Marie : Reine des Cieux
Dans les litanies, dans le Salve Regina, dans le cinquième mystère glorieux du chapelet ou encore dans les grandes antiennes de la liturgie, l’Église catholique donne volontiers à la Vierge Marie le titre de « Reine ». Reine des anges, Reine de tous les saints, Reine de la paix, et surtout Reine des Cieux. Pour beaucoup de catholiques, ce titre est si familier qu’on ne s’y arrête même plus.
Pourtant, il étonne et parfois scandalise d’autres chrétiens. Pour eux, un seul est Roi : Jésus-Christ, le « Roi des rois et Seigneur des seigneurs » (Ap 19, 16). Donner à Marie un titre royal reviendrait à la placer sur un pied d’égalité avec son Fils, à lui attribuer une part de la gloire qui n’appartient qu’à Dieu. Certains rappellent même que l’expression « Reine du ciel » apparaît dans la Bible, chez le prophète Jérémie, pour désigner une idole païenne.
Ces objections méritent une réponse sérieuse. Le but de cet article est de montrer que le titre de Reine des Cieux, loin de faire concurrence à la royauté du Christ, vient au contraire la confirmer. Nous verrons qu’il s’enracine profondément dans l’Écriture, en particulier dans l’institution de la reine mère au temps des rois d’Israël, qu’il a été reçu par toute la Tradition chrétienne, et qu’il ne prend son vrai sens qu’à la lumière de l’humilité de Marie, la servante du Seigneur.
S’il y a un roi, il y a un royaume
Le point de départ est simple. Si Jésus est Roi, il a un Royaume. L’ange Gabriel l’annonce à Marie dès l’Annonciation : « Il sera grand, il sera appelé Fils du Très-Haut ; le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ; il régnera pour toujours sur la maison de Jacob, et son règne n’aura pas de fin. » (Lc 1, 32-33).
Ce Royaume, les évangiles l’appellent le royaume de Dieu ou, chez saint Matthieu, le royaume des Cieux. Il faut retenir ce point dès maintenant : lorsque l’Église parle de Marie comme « Reine des Cieux », le mot « Cieux » ne désigne pas le ciel astronomique, le soleil, la lune et les étoiles. Il désigne le Royaume de Dieu, ce Royaume dont Jésus est le Roi éternel. Marie est Reine dans ce Royaume, et non souveraine des astres.
Or, l’ange ne parle pas de n’importe quelle royauté. Il annonce que Jésus recevra « le trône de David son père ». Pour comprendre la place de Marie dans ce Royaume, il faut donc regarder comment fonctionnait le royaume de David, que celui du Christ vient accomplir.
La reine : l’épouse ou la mère ?
Pour nous, héritiers de la culture européenne, la reine est spontanément l’épouse du roi. Les récits du Moyen Âge, les contes et l’histoire des monarchies occidentales nous ont habitués à cette image. Mais il en allait tout autrement dans le royaume de Juda, au temps de David, de Salomon et de leurs successeurs.
Les rois de cette époque avaient souvent plusieurs épouses. Le premier livre des Rois attribue même à Salomon des centaines d’épouses et de concubines (1 R 11, 3). Il aurait été bien difficile de faire de chacune d’elles une reine. La femme qui occupait la première place à la cour, après le roi, n’était donc pas l’une de ses épouses, mais sa mère.
En hébreu, on l’appelait la gebirah, un mot qui signifie « la grande dame », « la souveraine ». Les traductions françaises le rendent habituellement par « reine mère ». Son importance était telle que les livres des Rois, lorsqu’ils présentent un nouveau roi de Juda, mentionnent presque toujours le nom de sa mère. Ainsi, à propos du fils de Salomon : « Roboam, fils de Salomon, régna en Juda. [...] Sa mère s’appelait Naama, l’Ammonite. » (1 R 14, 21). On retrouve la même formule pour la plupart des rois de Juda.
Une véritable fonction royale
La reine mère n’était pas seulement une figure d’honneur : elle exerçait une fonction officielle, au point qu’on pouvait en être destitué. Le premier livre des Rois raconte ainsi que le roi Asa « destitua Maaka, sa grand-mère, du titre de reine mère, parce qu’elle avait fabriqué une Infamie pour la déesse Ashéra » (1 R 15, 13).
Le prophète Jérémie, de son côté, reçoit de Dieu un message adressé conjointement au souverain et à sa mère : « Dis au roi et à la reine mère : Abaissez-vous jusqu’à terre, car elle est tombée de votre tête, la couronne qui faisait votre splendeur ! » (Jr 13, 18). Le roi et la reine mère portent tous deux une couronne. Et lorsque Jérusalem tombe aux mains des Babyloniens, le récit mentionne encore la reine mère aux côtés du roi : « Le roi Jékonias fut déporté à Babylone avec la reine mère, les épouses royales, les dignitaires, l’élite du pays » (2 R 24, 15 ; voir aussi Jr 29, 2). Remarquons que la reine mère est nommée à part, avant les épouses du roi.
Bethsabée, le modèle de la reine mère
L’exemple le plus éclairant de cette institution est celui de Bethsabée, épouse du roi David et mère du roi Salomon. La Bible nous la montre successivement dans ces deux situations, et le contraste est saisissant.
De l’épouse prosternée à la mère honorée
Lorsque Bethsabée se présente devant David, son mari, elle se comporte comme n’importe quel sujet devant son souverain : « Bethsabée se mit à genoux et se prosterna devant le roi. Le roi lui demanda : “Que désires-tu ?” » (1 R 1, 16). Un peu plus loin, elle s’incline de nouveau, « visage contre terre », en disant : « Que vive mon seigneur le roi David à jamais ! » (1 R 1, 31).
Mais quelques jours plus tard, son fils Salomon est devenu roi. La scène est alors complètement renversée : « Bethsabée se rendit chez le roi Salomon pour lui parler en faveur d’Adonias. Le roi se leva, vint à sa rencontre et se prosterna devant elle. Puis il prit place sur son trône. Il fit installer également un trône pour la mère du roi, et elle prit place à sa droite. » (1 R 2, 19).
En quelques versets, tout est dit. L’épouse s’agenouille devant le roi, mais le roi s’incline devant sa mère. La mère du roi reçoit un trône, et ce trône est placé à la droite du roi, c’est-à-dire à la place d’honneur par excellence. Ce n’est pas un hasard si le Credo proclame que le Christ ressuscité « est assis à la droite du Père ».
La reine mère, avocate auprès du roi
Le même passage révèle un autre aspect de la fonction de la reine mère : elle intercède auprès du roi. Adonias, demi-frère de Salomon, voulait obtenir une faveur. Plutôt que d’aller voir directement le roi, il s’adresse à Bethsabée, en lui disant : « Demande, je te prie, au roi Salomon – car il ne te repoussera pas – de me donner pour femme Abishag la Sunamite. » (1 R 2, 17). Et lorsque Bethsabée présente sa requête, Salomon lui répond : « Demande, ma mère, je ne te repousserai pas ! » (1 R 2, 20).
On comprend ainsi pourquoi, dans le royaume d’Israël, bien des gens préféraient plaider leur cause auprès de la reine mère avant de se présenter devant le roi. Elle était une conseillère écoutée et exerçait sur son fils une influence considérable.
Il faut toutefois lire ce récit jusqu’au bout, par honnêteté. Salomon finit par refuser la demande de sa mère. Abishag avait été au service du roi David, et demander sa main revenait, selon les usages de l’époque, à revendiquer une part de l’héritage royal. Salomon le comprend aussitôt : « Demande donc pour lui la royauté, puisqu’aussi bien il est mon frère aîné ! » (1 R 2, 22). L’épisode nous apprend donc deux choses. La reine mère a une véritable influence auprès du roi. Mais cette influence reste subordonnée à l’autorité du roi et au bien de son royaume. Nous verrons que c’est exactement ainsi que l’Église comprend la royauté de Marie.
Jésus, fils de David, et sa mère
Si Jésus est l’héritier éternel du trône de David, comme l’annonce l’ange Gabriel, la conclusion s’impose presque d’elle-même : dans son Royaume, la place de la reine mère revient à sa mère, Marie. Le Nouveau Testament contient d’ailleurs plusieurs indices qui vont dans ce sens.
« La mère de mon Seigneur »
Lors de la Visitation, Élisabeth, « remplie d’Esprit Saint », accueille Marie par ces mots : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni. D’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? » (Lc 1, 41-43).
L’expression « mon seigneur » était, à la cour d’Israël, la manière de s’adresser au roi. Nous l’avons entendue sur les lèvres de Bethsabée : « Que vive mon seigneur le roi David ». En appelant Marie « la mère de mon Seigneur », Élisabeth la salue comme la mère du Roi, c’est-à-dire, dans le langage de son peuple, comme la reine mère. Le pape Pie XII remarquait que l’archange Gabriel fut, en quelque sorte, le premier à proclamer la dignité royale de Marie, en lui annonçant que son Fils régnerait pour toujours.
Les reines mères dans l’évangile de Matthieu
Saint Matthieu, qui écrit pour des lecteurs familiers des Écritures d’Israël, multiplie les allusions royales dans ses premiers chapitres. Sa généalogie de Jésus mentionne, de façon inhabituelle, quelques femmes, dont Bethsabée, la première reine mère de la dynastie : « Jessé engendra le roi David. David, de son union avec la femme d’Ourias, engendra Salomon » (Mt 1, 6).
Puis, lorsque les mages venus d’Orient arrivent à Bethléem pour rendre hommage au « roi des Juifs », l’évangéliste précise : « Ils entrèrent dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à ses pieds, ils se prosternèrent devant lui. » (Mt 2, 11). Cette association du jeune roi et de sa mère rappelle la manière dont les livres des Rois présentent les souverains de Juda, comme Jékonias se rendant au roi de Babylone « avec sa mère » (2 R 24, 12). Remarquons au passage que les mages se prosternent devant l’enfant, et non devant Marie : la mère est honorée, mais c’est le Roi qui est adoré.
L’Emmanuel et sa mère
Déjà, sept siècles avant la naissance du Christ, le prophète Isaïe avait annoncé un signe adressé précisément à la dynastie royale : « Écoutez, maison de David ! [...] Voici que la vierge est enceinte, elle enfantera un fils, qu’elle appellera Emmanuel » (Is 7, 13-14). Saint Matthieu reprend cette prophétie à propos de la naissance de Jésus (Mt 1, 23). Dans le contexte d’Isaïe, celle qui doit enfanter l’héritier promis à la maison de David est, par définition, la future mère du roi.
La Femme couronnée de l’Apocalypse
Le livre de l’Apocalypse offre une autre image saisissante : « Un grand signe apparut dans le ciel : une Femme, ayant le soleil pour manteau, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles. Elle est enceinte, elle crie, dans les douleurs et la torture d’un enfantement. » (Ap 12, 1-2). Cette Femme met au monde « un fils, un enfant mâle, celui qui sera le berger de toutes les nations, les conduisant avec un sceptre de fer » (Ap 12, 5).
L’enfant au sceptre de fer est clairement le Messie, le Roi annoncé par le Psaume 2. Quant à la Femme couronnée, la Tradition de l’Église y a reconnu à la fois le peuple de Dieu, Israël puis l’Église, et, de manière éminente, Marie, la mère du Messie. Les deux lectures ne s’opposent pas : Marie est la figure parfaite de l’Église. Le récit renvoie d’ailleurs à la première promesse de salut, faite au jardin d’Éden, où Dieu annonce une hostilité entre le serpent et « la femme », entre la descendance du serpent et « sa descendance » (Gn 3, 15). L’Apocalypse reprend ce vocabulaire lorsqu’elle montre le Dragon partant faire la guerre « au reste de sa descendance », c’est-à-dire aux disciples de Jésus (Ap 12, 17).
Une femme, mère du Roi messianique, couronnée dans le ciel : on comprend que les chrétiens y aient vu une image de la Reine des Cieux.
Le psaume des noces royales
La liturgie de l’Église applique aussi à Marie le Psaume 44, un chant composé pour les noces d’un roi. On y lit : « Parmi tes bien-aimées sont des filles de roi ; à ta droite, la préférée, sous les ors d’Ophir. » (Ps 44, 10). Et plus loin : « Fille de roi, elle est là, dans sa gloire, vêtue d’étoffes d’or ; on la conduit, toute parée, vers le roi. » (Ps 44, 14-15).
Il faut reconnaître que, dans son sens premier, ce psaume parle de l’épouse du roi. Les Pères de l’Église l’ont lu comme une figure de l’Église, épouse du Christ. Mais parce que Marie est le membre le plus parfait de l’Église, la liturgie le chante également en son honneur, notamment lors de la fête de l’Assomption. L’image de la reine siégeant à la droite du roi, parée d’or, rejoint celle de Bethsabée assise sur un trône à la droite de Salomon.
Une royauté reçue, et non une rivalité
Nous arrivons maintenant au cœur de l’objection : en appelant Marie « Reine », l’Église ne met-elle pas une créature à la hauteur du Créateur ? Ne fait-elle pas de Marie une rivale de son Fils ?
La réponse est non, et c’est l’Église elle-même qui le dit avec le plus de clarté. Dans l’encyclique Ad caeli Reginam, publiée le 11 octobre 1954, le pape Pie XII précise que, au sens plein et strict du terme, seul Jésus-Christ, Dieu et homme, est Roi. Marie, elle, participe à sa dignité royale d’une manière limitée et analogique, en raison de son union unique avec son Fils. Toute sa royauté vient du Christ, dépend du Christ et conduit au Christ.
Pie XII donne deux fondements à cette royauté.
Reine parce que Mère du Roi
Le premier fondement, le plus important, est la maternité divine. Marie est la Mère de Jésus, et Jésus est Roi dès l’instant de sa conception, puisqu’il est le Fils éternel de Dieu fait homme. La mère du Roi est donc reine, exactement comme Bethsabée l’était devenue lorsque son fils était monté sur le trône. Pie XII cite à ce propos une parole de saint Jean Damascène, au VIIIe siècle : en devenant la Mère du Créateur, Marie est devenue véritablement la Reine de toute créature.
C’est le raisonnement de l’article original de ce blogue, et il reste parfaitement valable : si l’on affirme que Jésus est le Roi du Royaume des Cieux et l’héritier éternel du trône de David, on doit conclure que Marie, sa mère, en est la reine mère. Les deux réalités sont inséparables.
Reine parce qu’associée à la Rédemption
Le second fondement est la part unique que Marie a prise à l’œuvre du salut. Le Christ n’est pas seulement Roi par nature, en tant que Fils de Dieu. Il est aussi Roi par conquête, parce qu’il nous a rachetés au prix de son sang. Or Marie a été associée à cette œuvre d’une manière qu’aucune autre créature ne partage. Elle a donné son consentement à l’Annonciation, porté le Sauveur, et elle se tenait debout au pied de la croix : « Or, près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Cléophas, et Marie Madeleine. » (Jn 19, 25).
C’est là, sur le Calvaire, que Jésus lui confie le disciple bien-aimé : « Femme, voici ton fils. » Puis il dit au disciple : « Voici ta mère. » (Jn 19, 26-27). Depuis l’époque des Pères de l’Église, on appelle Marie la nouvelle Ève : de même qu’Ève avait été associée à Adam dans la chute, Marie a été associée au Christ, le nouvel Adam, dans le relèvement de l’humanité. Pie XII en conclut que, de même que le Christ est Roi parce qu’il est notre Rédempteur, Marie est Reine, d’une manière analogue, parce qu’elle a été associée à ce Rédempteur.
Aucune créature à égalité avec le Christ
Le concile Vatican II a repris cet enseignement avec une grande précision. Dans la constitution Lumen gentium, il rappelle d’abord, avec saint Paul, qu’« il n’y a qu’un seul Dieu ; il n’y a aussi qu’un seul médiateur entre Dieu et les hommes : un homme, le Christ Jésus » (1 Tm 2, 5). Puis il précise que le rôle maternel de Marie à l’égard des hommes « n’offusque et ne diminue en rien cette unique médiation du Christ : il en manifeste au contraire la vertu ».
Le concile affirme encore, sans aucune ambiguïté : « Aucune créature en effet ne peut jamais être mise sur le même pied que le Verbe incarné et rédempteur. » Toute l’influence de Marie, dit-il, découle de la surabondance des mérites du Christ, s’appuie sur sa médiation, « dont elle dépend en tout et d’où elle tire toute sa vertu ».
Le culte rendu à Marie n’est donc pas de même nature que celui que l’on rend à Dieu. Lumen gentium explique que ce culte, tout en ayant « un caractère absolument unique », est « essentiellement différent du culte d’adoration qui est rendu au Verbe incarné ainsi qu’au Père et à l’Esprit Saint ». Les catholiques adorent Dieu seul. Ils honorent Marie, ils la vénèrent, ils l’aiment et ils la prient, mais ils ne l’adorent pas.
Tous les rachetés sont appelés à régner
Il est d’ailleurs utile de remarquer que le Nouveau Testament parle souvent de la participation des croyants à la royauté du Christ. Saint Pierre appelle les baptisés « un sacerdoce royal » (1 P 2, 9). Saint Paul écrit : « Si nous supportons l’épreuve, avec lui nous régnerons. » (2 Tm 2, 12). Jésus promet à ses apôtres : « lorsque le Fils de l’homme siégera sur son trône de gloire, vous qui m’avez suivi, vous siégerez vous aussi sur douze trônes pour juger les douze tribus d’Israël » (Mt 19, 28). Et dans l’Apocalypse, le Christ ressuscité fait cette promesse étonnante : « Le vainqueur, je lui donnerai de siéger avec moi sur mon Trône, comme moi-même, après ma victoire, j’ai siégé avec mon Père sur son Trône. » (Ap 3, 21).
L’Écriture parle aussi de couronnes. À l’Église de Smyrne, le Seigneur dit : « Sois fidèle jusqu’à la mort, et je te donnerai la couronne de la vie. » (Ap 2, 10). Saint Paul attend « la couronne de la justice », que le Seigneur lui remettra, « et non seulement à moi, mais aussi à tous ceux qui auront désiré avec amour sa Manifestation glorieuse » (2 Tm 4, 8).
Si le Christ partage sa royauté avec tous ceux qui lui sont fidèles, et s’il promet des trônes et des couronnes à ses disciples, comment s’étonner qu’il couronne en premier lieu sa propre mère, qui fut sa première et plus parfaite disciple ? La royauté de Marie n’est pas une exception scandaleuse dans le plan de Dieu ; elle est l’accomplissement, en une créature, de ce que Dieu promet à toute l’Église.
C’est ce que dit le concile Vatican II, en lien avec l’Assomption : la Vierge immaculée, au terme de sa vie terrestre, « fut élevée corps et âme à la gloire du ciel, et exaltée par le Seigneur comme la Reine de l’univers, pour être ainsi plus entièrement conforme à son Fils, Seigneur des seigneurs (cf. Ap 19, 16), victorieux du péché et de la mort ». Remarquons le vocabulaire : Marie est « exaltée par le Seigneur », elle ne s’élève pas elle-même. Et elle est reine « pour être conforme à son Fils », non pour rivaliser avec lui.
Une royauté de servante
Il existe une idée commune de la royauté : un roi ou une reine serait quelqu’un qui possède le pouvoir, la richesse et les honneurs. La royauté de Marie, comme celle de Jésus, est d’une tout autre nature.
Lorsque l’ange lui annonce qu’elle sera la mère du Roi éternel, Marie ne se décrit pas comme une souveraine. Elle répond : « Voici la servante du Seigneur ; que tout m’advienne selon ta parole. » (Lc 1, 38). Dans le Magnificat, elle chante : « Il s’est penché sur son humble servante ; désormais tous les âges me diront bienheureuse. » (Lc 1, 48). Et elle annonce la logique même du Royaume : « Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. » (Lc 1, 52).
Marie est la première bénéficiaire de cette parole. Elle est reine précisément parce qu’elle a été la plus humble. Elle suit le même chemin que son Fils, dont saint Paul écrit : « il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix. C’est pourquoi Dieu l’a exalté » (Ph 2, 8-9). L’abaissement d’abord, l’exaltation ensuite. Telle est la loi du Royaume des Cieux.
Le contraste avec la mère des fils de Zébédée
L’Évangile nous offre un contraste éclairant. Un jour, la mère des apôtres Jacques et Jean s’approche de Jésus pour lui faire une demande : « Ordonne que mes deux fils que voici siègent, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ton Royaume. » Jésus répond : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire ? » (Mt 20, 21-22).
Cette mère recherchait des trônes pour ses enfants. Marie, elle, n’a jamais rien demandé de tel pour elle-même. Elle a bu la coupe jusqu’au bout, debout au pied de la croix, là où le vieillard Syméon lui avait annoncé qu’un glaive lui transpercerait l’âme (Lc 2, 35). C’est par ce chemin de foi, de silence et de souffrance qu’elle a été conduite à la gloire.
Le pape Benoît XVI l’expliquait avec simplicité lors de l’audience générale du 22 août 2012, jour de la fête de Marie Reine. Pour le Christ, rappelait-il, la royauté est « surtout servir, aider, aimer ». Jésus a été proclamé roi sur la croix, et il s’est agenouillé pour laver les pieds de ses disciples. Et il en est de même pour Marie : « elle est reine dans le service à Dieu à l’humanité, elle est reine de l’amour ». Le pape ajoutait : « Elle est reine précisément en nous aimant, en nous aidant dans chacun de nos besoins ; elle est notre sœur, humble servante. »
Une mère qui intercède auprès de son Fils
Nous avons vu que, dans le royaume de Juda, la reine mère intercédait auprès du roi, et que l’on s’adressait volontiers à elle pour qu’elle présente une requête à son fils. On comprend ici pourquoi les catholiques prient Marie de présenter leurs demandes à Jésus et l’invoquent comme leur avocate. Le Salve Regina, très ancienne prière de l’Église latine, la salue comme « Reine, Mère de miséricorde » et l’appelle « notre avocate » (advocata nostra).
L’Évangile nous montre Marie exerçant ce rôle dès le début du ministère public de Jésus, aux noces de Cana. Remarquant que les mariés manquent de vin, elle se tourne vers son Fils : « Ils n’ont pas de vin. » Puis, sans insister davantage, elle dit aux serviteurs : « Tout ce qu’il vous dira, faites-le. » (Jn 2, 3-5). Jésus accomplit alors son premier signe.
Le contraste avec l’histoire de Bethsabée est instructif. La reine mère de Salomon avait présenté une demande qui servait, sans qu’elle s’en rende compte, les ambitions d’un rival du roi, et Salomon avait dû la refuser. Marie, elle, ne présente jamais une demande contraire au Royaume de son Fils. Sa requête à Cana est toute simple, et sa seule consigne aux hommes est d’obéir à Jésus. Toute son intercession conduit au Christ.
Le concile Vatican II enseigne qu’après son Assomption, Marie continue, « par son intercession multiple », à nous obtenir les dons qui assurent notre salut. C’est pourquoi elle est invoquée « sous les titres d’avocate, auxiliatrice, secourable, médiatrice », mais le concile précise aussitôt que tout cela doit être entendu de telle sorte « que nulle dérogation, nulle addition n’en résulte quant à la dignité et à l’efficacité de l’unique Médiateur, le Christ ». Son rôle est un rôle maternel, entièrement subordonné à celui de son Fils, qui a pour but d’aider les fidèles « à s’attacher plus intimement au Médiateur et Sauveur ».
Et la « Reine du ciel » du prophète Jérémie ?
Une objection revient souvent. Le prophète Jérémie condamne avec force le culte rendu à une « Reine du ciel ». Les catholiques ne commettraient-ils pas la même faute en donnant ce titre à Marie ?
Voici ce que dit le texte : « Les fils ramassent le bois, les pères allument le feu, et les femmes pétrissent la pâte : ils font des gâteaux pour la Reine du ciel, ils versent des libations à d’autres dieux ; c’est ainsi qu’ils m’offensent. » (Jr 7, 18). Plus loin, des Judéens réfugiés en Égypte déclarent vouloir continuer à « brûler de l’encens à la Reine du ciel et lui verser des libations » (Jr 44, 17). Les femmes ajoutent qu’elles lui font « des gâteaux qui la représentent » (Jr 44, 19).
Une déesse et un culte idolâtrique
Le texte est clair : cette « Reine du ciel » est une divinité païenne, placée par le prophète parmi les « autres dieux ». Les spécialistes l’identifient le plus souvent à Astarté, la grande déesse cananéenne de la fertilité, apparentée à l’Ishtar mésopotamienne. On lui offrait de l’encens, des libations et des gâteaux à son effigie : il s’agissait d’un véritable culte sacrificiel, d’une adoration rendue à une fausse divinité.
Rien de tout cela ne correspond à la foi catholique. Marie n’est pas une déesse, mais une créature, une femme de Nazareth que Dieu a comblée de grâce. L’Église ne lui offre aucun sacrifice : le seul sacrifice qu’elle célèbre est celui du Christ, offert au Père dans l’Eucharistie. Et comme nous l’avons vu, le concile Vatican II enseigne que le culte rendu à Marie est « essentiellement différent du culte d’adoration ». Enfin, la « Reine du ciel » de Jérémie était adorée pour elle-même, à la place du vrai Dieu. Marie, au contraire, n’existe et n’agit que pour conduire à son Fils.
Le même prophète parle de la reine mère
Il y a plus. Le même livre de Jérémie, qui condamne le culte de la « Reine du ciel », parle aussi, sans aucun reproche, de la légitime reine mère de la maison de David, couronnée aux côtés du roi (Jr 13, 18 ; Jr 29, 2). Pour le prophète, il n’y avait donc aucune contradiction : la fonction de reine mère était voulue par Dieu dans le royaume de David, alors que le culte de la déesse était une idolâtrie.
L’exemple de Maaka va dans le même sens. Elle fut destituée de son titre de reine mère parce qu’elle avait favorisé le culte de la déesse Ashéra (1 R 15, 13). Ce n’était pas la fonction de reine mère qui était condamnée, mais l’idolâtrie de celle qui l’exerçait.
La contrefaçon n’annule pas la vérité
Enfin, il faut rappeler un principe simple : le fait qu’un titre ait été détourné par des païens n’empêche pas qu’il puisse être appliqué légitimement. Les Cananéens appelaient leur dieu Baal, un mot qui signifie « maître » ou « seigneur ». Cela n’a jamais empêché les Israélites, puis les chrétiens, d’appeler le vrai Dieu « Seigneur ». Les païens donnaient le nom de « fils de dieu » à leurs empereurs et le titre de « sauveur » à leurs souverains, et pourtant les chrétiens n’ont pas renoncé à proclamer Jésus Fils de Dieu et Sauveur. Une contrefaçon suppose toujours l’existence de l’original.
Le témoignage de la Tradition
L’Écriture n’a jamais été lue en dehors de l’Église qui l’a transmise. Pour savoir si le titre de Reine donné à Marie est une invention tardive, il faut écouter les chrétiens des premiers siècles. Pie XII, dans Ad caeli Reginam, précisait d’ailleurs qu’il ne proposait pas une vérité nouvelle, puisque ce titre et les raisons qui le fondent se trouvent déjà dans les documents anciens de l’Église et dans la liturgie.
Les Pères de l’Église
Au IVe siècle, saint Éphrem le Syrien, poète et docteur de l’Église, s’adresse à Marie en l’appelant « Dame » et « Reine », et lui demande sa protection contre les assauts du démon. À la même époque, saint Grégoire de Nazianze, l’un des grands Pères cappadociens, la nomme « Mère du Roi de l’univers ».
Saint Jérôme, puis saint Pierre Chrysologue au Ve siècle, rapprochent le nom même de Marie du mot mar, qui signifie « seigneur » en araméen, et l’interprètent comme « Dame » ou « Souveraine ». Cette étymologie est discutée aujourd’hui, mais elle montre combien il paraissait naturel aux Pères de voir en Marie une souveraine.
En Orient, au VIIIe siècle, saint André de Crète l’appelle « Reine du genre humain ». Saint Germain de Constantinople l’invite à prendre place sur un trône élevé, puisqu’elle est reine. Saint Jean Damascène la salue comme « Reine de toute créature ». En Occident, au VIIe siècle, saint Ildefonse de Tolède l’invoque comme « ma Dame », « ma Souveraine », « Mère de mon Seigneur ».
Nous avons d’ailleurs gardé, en français, un écho de cette tradition sans toujours nous en rendre compte. Le mot « Dame » vient du latin domina, le féminin de dominus, « seigneur ». Chaque fois que nous disons « Notre-Dame », nous appelons Marie « notre Souveraine ».
Dans l’art chrétien
Les images confirment les textes. À Rome, dans l’église de Santa Maria Antiqua, sur le Forum romain, une fresque du VIe siècle connue sous le nom de Maria Regina représente Marie en souveraine, avec un ange qui lui présente une couronne. Pie XII rappelait que, depuis le concile d’Éphèse (431), l’art chrétien n’a cessé de représenter Marie en reine, assise sur un trône, portant le diadème et entourée des anges et des saints. Au Moyen Âge apparaît le thème du couronnement de la Vierge, où l’on voit le Christ poser lui-même la couronne sur la tête de sa mère : c’est le Fils qui couronne la mère, et non la mère qui s’empare de la couronne.
Dans la prière de l’Église
La liturgie et la piété populaire ont porté ce titre jusqu’à nous. Depuis le Moyen Âge, l’Église latine chante les grandes antiennes mariales : le Salve Regina, l’Ave Regina caelorum et le Regina caeli, qui remplace l’Angélus pendant le temps pascal. Dans les litanies de Lorette, Marie est invoquée comme Reine des anges, des patriarches, des prophètes, des apôtres, des martyrs, des confesseurs, des vierges, de tous les saints, de la paix et des familles. Le cinquième mystère glorieux du chapelet nous fait contempler son couronnement dans le ciel. Les liturgies orientales, de leur côté, multiplient les hymnes à la Mère de Dieu, Souveraine et Reine.
La fête de Marie Reine
En 1954, au terme de l’Année mariale qui célébrait le centenaire de la définition du dogme de l’Immaculée Conception, Pie XII institua la fête de la Bienheureuse Vierge Marie Reine, fixée alors au 31 mai. Après la réforme du calendrier liturgique qui suivit le concile Vatican II, elle fut déplacée au 22 août, huit jours après l’Assomption. Comme l’expliquait Benoît XVI, ce choix souligne « le lien étroit entre la royauté de Marie et sa glorification corps et âme à côté de son Fils ».
Qu’est-ce que cela change pour nous ?
Reconnaître Marie comme Reine des Cieux n’est pas une simple question de vocabulaire. C’est d’abord une source de confiance. Benoît XVI le disait : le titre de Reine est « un titre de confiance, de joie, d’amour ». Celle qui est proche de Dieu dans la gloire est aussi une mère proche de chacun de nous, attentive à nos besoins, comme elle l’a été à Cana.
C’est aussi un appel à l’imitation. Pie XII écrivait que nul ne devrait se considérer comme un enfant de Marie, digne de sa protection, s’il ne s’efforce pas, comme elle, d’être juste, doux et pur, et de vivre une véritable fraternité. On n’honore pas la Reine de l’humilité en cherchant les premières places.
C’est enfin une source d’espérance. Marie, couronnée dans la gloire, est la première des rachetés à recevoir pleinement ce que Dieu promet à tous ses fidèles : la couronne de la vie et une place auprès du trône de l’Agneau. En la contemplant, l’Église voit ce qu’elle est appelée à devenir. La royauté de Marie nous annonce notre propre destinée.
Affirmer la Reine, c’est affirmer le Roi
Au terme de ce parcours, on voit que le titre de Reine des Cieux n’enlève rien à la gloire du Christ. Bien au contraire, il en découle et il la proclame. Dans le royaume de David, la reine mère n’existait que parce qu’il y avait un roi ; son trône était placé à la droite de celui de son fils, et toute sa dignité venait de lui. Il en va de même pour Marie. Elle n’est Reine que parce que Jésus est Roi. Elle n’est couronnée que parce que son Fils l’a voulu. Elle n’intercède que pour conduire à lui.
Les deux réalités sont donc liées. Nier que Marie soit la Reine des Cieux, c’est, d’une certaine manière, oublier que son Fils est le véritable héritier du trône de David. L’affirmer, c’est proclamer la royauté du Christ. Jésus, qui a parfaitement accompli le commandement « Honore ton père et ta mère » (Ex 20, 12), n’a pas pu faire moins pour sa mère que Salomon pour la sienne.
C’est sans doute l’antienne pascale Regina caeli qui résume le mieux tout cela. Elle s’ouvre par ces mots : « Reine du ciel, réjouis-toi, alléluia ! » Et elle donne aussitôt la raison de cette joie : celui que Marie a mérité de porter est ressuscité, comme il l’avait dit. La joie de la Reine des Cieux, c’est la victoire de son Fils. Toute sa gloire est un reflet de la sienne.
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