Justice divine et punition inévitable


J'ai lu ce texte du philosophe Guillaume Bignon avec grand intérêt. D'une part, la compréhension calviniste de la prédestination est une doctrine qui me paraît aberrante, et pourtant cet argumentaire m'a semblé rigoureux. D'autre part, j'ai plusieurs fois tenu un argumentaire similaire, c'est-à-dire que j'ai prôné une profonde déférence face à la révélation divine, en discutant avec des chrétiens à tendance universaliste ; le parallèle à ce sujet m'a donc semblé bien choisi. Malgré tout, je continue à croire que l'Écriture ne révèle pas un Dieu qui condamne des âmes sans égard pour quelque forme de libre-arbitre que ce soit.

Guillaume Bignon écrit que "Après tout, la meilleure façon de démontrer que deux propositions sont compatibles, est de montrer que ces deux propositions sont vraies!". Pourtant, si on démontre que deux propositions sont incompatibles, on doit reconnaître que l'une d'elles est fausse. A priori, deux propositions vraies qui paraissent incompatibles ne constituent pas un problème moins sérieux que deux propositions incompatibles qui paraissent vraies. L'apparence de véracité peut être aussi trompeuse que l'apparence d'incompatibilité.

Pourquoi les calvinistes concluent-ils qu'il n'y a pas d'incompatibilité entre la justice de Dieu et une condamnation inévitable? À ce que j'en comprends, c'est parce qu'ils sont plus certains que leur sotériologie est vraie qu'ils ne sont certains que la justice de Dieu est incompatible avec une condamnation inévitable. Ils sont certains que leur interprétation de l'Écriture est exacte, mais ils ne sont pas certains qu'un Dieu juste s'abstient d'instrumentaliser la plupart des âmes humaines en les prédestinant à des souffrances éternelles afin d'augmenter sa gloire. Là est notre point de rupture.

J'admets que Dieu est un grand mystère, et que mon sens de la justice est dépassé par la justice divine. Si la révélation est limpide sur une question donnée, mon jugement personnel se soumet à la Parole. Mais lorsqu'une question est vaste et complexe, lorsque l'interprétation biblique doit incorporer la révélation divine de façon cohérente, lorsque vient le temps d'adhérer à une sotériologie qui rend bien compte de tous les attributs divins, je vois mal en quoi le calvinisme offre la sotériologie la plus fidèle à l'Écriture.

En effet, la sotériologie catholique incorpore tous les éléments bibliques dont se réclame la théologie calviniste. Le paragraphe 600 du Catéchisme catholique explique que "À Dieu tous les moments du temps sont présents dans leur actualité. Il établit donc son dessein éternel de "prédestination" en y incluant la réponse libre de chaque homme à sa grâce : "Oui, vraiment, ils se sont rassemblés dans cette ville contre ton saint serviteur Jésus, que tu as oint, Hérode et Ponce Pilate avec les nations païennes et les peuples d’Israël (cf. Ps 2, 1-2), de telle sorte qu’ils ont accompli tout ce que, dans ta puissance et ta sagesse, tu avais prédestiné" (Ac 4, 27-28). Dieu a permis les actes issus de leur aveuglement (cf. Mt 26, 54 ; Jn 18, 36 ; 19, 11) en vue d’accomplir son dessein de salut (cf. Ac 3, 17-18)."

Cette sotériologie est compatible autant avec l'omnipotence de Dieu qu'avec sa volonté de sauver tous les hommes. La volonté de Dieu n'écrase pas la liberté humaine, elle l'incorpore. Comme un père veut que son fils nettoie sa chambre mais, voulant faire de lui un adulte, le laisse libre de la nettoyer ou pas, Dieu veut que l'homme soit sauvé mais, voulant faire de lui un saint, le laisse libre de recevoir la grâce salvifique ou pas.

La volonté du souverain n'est pas incompatible avec la liberté du sujet. La vie regorge d'exemples où le souverain accorde une liberté à ses sujets : la volonté du souverain permet, dans une certaine mesure, aux sujets d'agir selon leur propre volonté. Toutes les manifestations de la souveraineté divine - prédestination, élection, miséricorde et endurcissement - peuvent être envisagées en harmonie avec la liberté humaine. Là se trouve la distinction entre l'élection conditionnelle des catholiques et l'élection inconditionnelle des calvinistes.

Par contraste, a-t-on seulement un début d'exemple d'un être juste qui inflige une punition inévitable? A-t-on un seul exemple de punition inévitable qui n'est pas infligée par un être injuste? La justice de Dieu nous dépasse et peut nous surprendre mais, si elle paraît être le contraire de tout ce qu'on peut connaître dans la révélation générale, il y a matière à douter si cette apparence est due à une interprétation erronée.

Ainsi, pour soutenir la sotériologie calviniste, il n'est pas seulement nécessaire de démontrer que la révélation divine nous révèle la souveraineté absolue de Dieu sur sa création, ce qui est admis par tous. Il est plutôt nécessaire de démontrer que cette souveraineté est incompatible avec la liberté humaine. Il faut démontrer que la souveraineté divine est telle que, contrairement aux maints exemples de souveraineté que l'on trouve dans la révélation générale, elle ne peut laisser aucune place à la liberté humaine.

Cette démonstration est d'autant plus délicate que les calvinistes sont obligés de reconnaître que la souveraineté divine est complexe et mystérieuse. L'éminent pasteur calviniste John Piper affirme ce qui suit en élaborant sa pensée au sujet du premier péché commis par Satan:

"I do not know how Lucifer came to feel his first inclination to rebel against God. But here is what I do know. God is sovereign. Nothing comes to pass apart from his plan, which includes things he more or less causes directly, and things he more or less permits indirectly, and there is no doubt in my mind that Satan’s fall and all of the redemptive plan of God for the glory of his grace afterwards was according to God’s eternal plan. But it is precisely at this point that the how of the causality of Satan’s first sin worked we do not know. I have a category in my thinking, in other words, for the fact that God can see to it that something come to pass which he hates."

La souveraineté divine doit être conçue de façon complexe et mystérieuse afin d'expliquer la chute de Satan. Malgré cela, les calvinistes maintiennent qu'elle ne laisse aucune place à la liberté humaine. Afin de soutenir cette conclusion, Guillaume Bignon cite un passage de Romains 9 où Paul semble défendre la position calviniste en utilisant l'analogie du potier : "Le potier n’est-il pas maître de l’argile, pour faire avec la même masse un vase d’honneur et un vase d’un usage vil?". Pourtant, cette analogie se réfère à Jérémie 18, 6-10 où le potier divin adapte son plan en réponse à la réaction humaine, ce qui correspond plutôt à la sotériologie catholique:

"Est-ce que je ne puis pas vous faire comme a fait ce potier, maison d'Israël? Ce que l'argile est dans la main du potier, vous l'êtes dans ma main, maison d'Israël. Tantôt je parle, touchant une nation et touchant un royaume, d'arracher, d'abattre et de détruire. Mais cette nation, contre laquelle j'ai parlé, revient-elle de sa méchanceté, alors je me repens du mal que j'avais voulu lui faire. Tantôt je parle, touchant une nation et touchant un royaume, de bâtir et de planter, mais cette nation fait-elle ce qui est mal à mes yeux, en n'écoutant pas ma voix, alors je me repens du bien que j'avais dit que je lui ferais."

De même, dans Matthieu 23, 37, le Christ s'écrie : "Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et vous ne l'avez pas voulu!" Dieu est absolument souverain ; rien ne peut se produire sans qu'il ne le veuille. Pourtant, les humains agissent parfois à l'encontre de sa volonté. Si on s'en tient à une conception unidimensionnelle de la souveraineté divine, ces passages bibliques présentent une contradiction insoluble. Mais si on envisage la souveraineté divine en considérant l'exemple du père qui veut que son fils nettoie sa chambre, tout s'éclaire.

Dieu est un souverain qui permet la liberté de ses sujets. Dieu veut que l'homme soit libre. Dieu veut que l'homme puisse refuser de faire ce que Dieu veut. Dieu veut que l'homme soit plus qu'un pantin qui exécute obligatoirement son plan prédéterminé puisqu'il l'a créé à son image afin de s'en glorifier. Dieu ne veut pas d'une obéissance obligée, il veut une obéissance libre. Dieu est mieux glorifié par l'amour de ses créatures si elles peuvent ne pas l'aimer. La noblesse des anges - toute à la gloire de Dieu - est d'autant plus grande qu'ils eurent la possibilité de devenir des démons.

Ainsi donc, on peut admettre une sotériologie qui concilie la souveraineté divine et la liberté humaine en vue de la plus grande gloire de Dieu, ou une sotériologie qui nous enjoint de croire, à l'encontre tous les exemples connus et malgré les difficultés d'interprétation biblique qu'elle implique, que la justice divine est compatible avec une condamnation inévitable. Guillaume Bignon m'a fait voir que cette deuxième sotériologie n'est pas aussi absurde que je ne l'imaginais, mais je ne crois pas qu'elle soit vraie pour autant.

2 commentaires:

  1. Pour les calvinistes, si un humain est capable de résister à la grâce de Dieu, c'est que Dieu n'est pas tout-puissant pour l'appeler et pour le mener au salut. C'est le "I" du fameux T.U.L.I.P...
    Comment l'Église explique-t-elle que Dieu puisse donner sa grâce, mais que cette grâce soit rendue inefficace et inutile par l'humain qui la refuse? N'est-ce pas là un échec de la part de Dieu?

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    1. Je ne pense pas, puisque la liberté humaine est aussi voulue par Dieu. Si Dieu veut que l'on puisse refuser, sa volonté n'est pas mise en échec lorsqu'on refuse. Dieu pourrait écraser notre liberté et nous obliger à l'aimer, mais il ne le veut pas. Il veut qu'on l'aime, mais il ne veut pas que notre amour soit obligé. Il veut que l'amour de ses créatures soit vrai, donc libre. Un amour obligé n'est pas vraiment de l'amour...

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