Les indulgences : ce que l'Église enseigne vraiment

Le 31 octobre 1517, un moine augustin nommé Martin Luther rend publiques quatre-vingt-quinze thèses contre la prédication des indulgences. Le geste met le feu à l'Europe, déchire la chrétienté occidentale et fixe pour des siècles une image : celle d'une Église qui aurait vendu le pardon de Dieu contre espèces sonnantes.
Cinq siècles plus tard, le mot fait encore sourire ou scandaliser. Or l'Église catholique accorde toujours des indulgences : le jubilé de 2025 en proposait à des millions de pèlerins venus à Rome. De deux choses l'une : ou bien elle persiste tranquillement dans un trafic honteux, ou bien ce que l'on croit savoir de l'indulgence ne correspond pas à ce qu'elle est.
Ce dossier reprend la question aux sources : le Catéchisme, les bulles médiévales, les décrets du concile de Trente, la réforme de Paul VI. Sans légende noire ni blanchiment : les abus furent réels, l'Église elle-même les a condamnés ; mais la doctrine, elle, n'a jamais été « payer pour être pardonné ».
Ce qu'une indulgence n'est pas
Commençons par écarter les malentendus. Une indulgence n'a jamais pardonné un péché. Le pardon de la faute vient de Dieu seul, par la contrition et le sacrement de la réconciliation. L'indulgence présuppose ce pardon déjà reçu : elle ne le remplace pas, elle vient après lui. Elle ne s'applique pas davantage aux péchés futurs ; aucun document authentique de l'Église n'a jamais prétendu autoriser d'avance un péché, ce qui serait un non-sens théologique autant que canonique.
Voici la définition que donne le Catéchisme de l'Église catholique :
L'indulgence est la rémission devant Dieu de la peine temporelle due pour les péchés dont la faute est déjà effacée, rémission que le fidèle bien disposé obtient à certaines conditions déterminées, par l'action de l'Église, laquelle, en tant que dispensatrice de la rédemption, distribue et applique par son autorité le trésor des satisfactions du Christ et des saints.- Catéchisme de l'Église catholique, n. 1471, citant Paul VI, Indulgentiarum doctrina.
Chaque mot compte : la faute est « déjà effacée », le fidèle doit être « bien disposé », et ce qui est remis n'est pas le péché mais la « peine temporelle ». Toute la question tient dans ce dernier terme.
La faute et la peine : une distinction de bon sens
L'expérience commune connaît déjà cette distinction. Un enfant qui casse une vitre peut être sincèrement pardonné par son père ; la vitre reste cassée, et la réparer fait partie du chemin. Le pardon rétablit la relation ; il ne supprime pas d'un coup toutes les conséquences du mal commis, ni surtout le pli que le mal a laissé dans le cœur.
Le Catéchisme formalise cela en distinguant deux conséquences du péché. Le péché grave prive de la communion avec Dieu : c'est la « peine éternelle », que le pardon sacramentel efface entièrement. Mais tout péché, même pardonné, laisse un attachement malsain aux créatures, qui doit être purifié, ici-bas ou après la mort dans le purgatoire : c'est la « peine temporelle ». Le Catéchisme précise que ces peines ne sont pas une vengeance infligée de l'extérieur par Dieu, mais découlent de la nature même du péché.
Cette distinction est biblique. Lorsque le prophète Nathan confronte David après son adultère et le meurtre d'Urie, le pardon est immédiat, mais la conséquence demeure :
David dit à Nathan : « J'ai péché contre le Seigneur ! » Nathan lui répondit : « Le Seigneur a passé sur ton péché, tu ne mourras pas. Cependant, parce que tu as bafoué le Seigneur, le fils que tu viens d'avoir mourra. » - 2 Samuel 12, 13-14
La faute est levée, une peine subsiste. C'est précisément sur cette peine, et sur elle seule, que porte l'indulgence. La prière, le jeûne, l'aumône, la patience dans l'épreuve purifient l'homme pardonné ; l'indulgence vient au secours de cette purification, en y associant toute l'Église.
Les clés, la communion des saints et le trésor
Sur quoi l'Église fonde-t-elle le pouvoir d'accorder une telle rémission ? D'abord sur les paroles du Christ à Pierre :
Je te donnerai les clés du royaume des Cieux : tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux. - Matthieu 16, 19
Le soir de Pâques, le Ressuscité confie de même aux apôtres le pouvoir de remettre et de maintenir les péchés (Jean 20, 22-23). Si l'Église peut délier la faute elle-même dans le sacrement, elle peut, à plus forte raison, remettre la peine qui en découle.
Ensuite sur la communion des saints. Dans le Corps du Christ, nul ne se sauve seul : la sainteté des uns profite aux autres, comme le péché des uns blesse tous. Saint Paul ose une formule vertigineuse :
Maintenant je trouve la joie dans les souffrances que je supporte pour vous ; ce qui reste à souffrir des épreuves du Christ dans ma propre chair, je l'accomplis pour son corps qui est l'Église. - Colossiens 1, 24
De là l'image du « trésor de l'Église ». Ce trésor n'est pas un coffre : il est le Christ lui-même, la valeur infinie de sa rédemption, à laquelle s'unissent les prières et les mérites de la Vierge Marie et de tous les saints. La bulle Unigenitus Dei Filius de Clément VI, en 1343, en donne la première formulation solennelle. Accorder une indulgence, c'est puiser dans ce bien commun : l'Église, usant du pouvoir des clés, applique au fidèle pénitent la surabondance du Christ et des saints pour achever en lui ce que sa propre pénitence n'achève pas.
Pour les défunts, l'Église ne prétend à aucune juridiction : elle offre l'indulgence « par mode de suffrage », c'est-à-dire comme une supplication confiée à la miséricorde de Dieu, non comme un décret qui s'imposerait à lui.
Une histoire en quatre étapes
Des pénitences canoniques aux commutations
Aux premiers siècles, la réconciliation des grands pécheurs passait par des pénitences publiques longues et rudes : des années d'exclusion de la communion pour une apostasie ou un adultère. Peu à peu, l'Église a admis des commutations : remplacer une pénitence canonique par des prières, des aumônes, un pèlerinage. Les livres pénitentiels irlandais systématisent ces équivalences dès le haut Moyen Âge. L'indulgence naît dans ce paysage : une remise de pénitence accordée par l'autorité de l'Église, appuyée sur l'intercession de tout le Corps du Christ.
Croisades et jubilés
Au concile de Clermont, le 27 novembre 1095, Urbain II promet l'indulgence plénière à ceux qui partiront délivrer Jérusalem. En 1300, avec la bulle Antiquorum habet fida relatio, Boniface VIII institue le premier jubilé romain et accorde l'indulgence plénière aux pèlerins des basiliques. En 1476, par la bulle Salvator noster, Sixte IV permet pour la première fois d'appliquer une indulgence plénière aux défunts du purgatoire, en précisant dès l'année suivante qu'il s'agit d'un suffrage, d'une supplication, et non d'un acte de juridiction sur les âmes.
L'argent entre en scène
Parmi les œuvres auxquelles une indulgence pouvait être attachée figurait l'aumône : contribuer à un hôpital, à un pont, à une cathédrale. L'intention était cohérente avec la tradition, qui a toujours compté l'aumône parmi les œuvres de pénitence. Mais le glissement fut réel : des quêteurs professionnels parcourent l'Europe, des prédicateurs forcent le trait, et ce qui était juridiquement une aumône devient, au guichet, un prix. La théologie disait « œuvre de charité » ; la pratique, en bien des lieux, ressemblait à un commerce.
1517 : l'engrenage
L'affaire qui embrase l'Allemagne concentre tous ces ingrédients. Léon X finance le chantier de la nouvelle basilique Saint-Pierre. Albert de Brandebourg, qui cumule déjà deux sièges épiscopaux, veut l'archevêché de Mayence ; il emprunte pour cela une somme considérable aux banquiers Fugger d'Augsbourg. Rome lui concède la prédication de l'indulgence de Saint-Pierre sur ses territoires, la moitié des recettes servant à rembourser son emprunt. Le dominicain Johann Tetzel mène la prédication avec des méthodes qui font scandale ; le fameux distique « Aussitôt que l'argent tinte dans la caisse, l'âme s'envole du Purgatoire » est la formule que la polémique lui prête, et sa prédication exacte reste débattue par les historiens, mais le montage financier, lui, est parfaitement documenté. C'est contre cette prédication que Luther publie ses thèses le 31 octobre 1517.
Les abus étaient réels, la caricature aussi
Les abus ne sont pas une invention protestante : c'est le concile de Trente qui le dit. En 1562, il supprime purement et simplement l'institution des quêteurs d'aumônes, dont il constate que la dépravation s'accroît « au grand scandale des fidèles » sans espoir d'amendement. Le 4 décembre 1563, son décret sur les indulgences maintient leur usage comme « très salutaire au peuple chrétien », mais ordonne d'abolir absolument tout gain d'argent lié à leur obtention, source de tant d'abus. Une institution qui légifère ainsi contre ses propres dérives ne les nie pas : elle les documente.
Mais la caricature déforme autant que l'abus. Ce qui s'est monnayé dans les pires cas, c'est l'œuvre extérieure à laquelle l'indulgence était attachée ; jamais la doctrine n'a enseigné que le pardon s'achète. Sans contrition, sans confession, l'indulgence était nulle, et tous les manuels de l'époque le disaient. Quant aux « tarifs du pardon » qui circulent encore, le document le plus cité, la « Taxa camarae » attribuée à Léon X, avec ses prix pour absoudre meurtres et incestes, est un faux forgé par la polémique anticléricale et démonté depuis longtemps par la critique. Les authentiques taxes de la chancellerie pontificale étaient des frais d'écriture pour l'expédition d'actes administratifs, non un barème d'absolution.
L'équité oblige enfin à reconnaître la part de vérité de la protestation de 1517 : Luther visait d'abord un abus réel, et plusieurs de ses thèses sur la primauté de la contrition auraient pu être signées par des théologiens catholiques de son temps. Le drame est que la controverse a durci les positions au lieu de purifier la pratique, jusqu'à ce que Trente fasse, tardivement, le ménage.
Ce que l'Église pratique aujourd'hui
La pratique actuelle a été entièrement réformée par Paul VI dans la constitution apostolique Indulgentiarum doctrina du 1er janvier 1967. Les anciennes computations en jours et en années disparaissent ; l'indulgence est désormais dite partielle ou plénière. Le Manuel des indulgences publié par la Pénitencerie apostolique en fixe la liste : adoration du Saint-Sacrement, lecture priante de l'Écriture, chapelet médité en commun, chemin de croix, visite des cimetières en suffrage des défunts. Aucune de ces œuvres ne s'achète ; l'aumône y demeure une œuvre de miséricorde parmi d'autres, jamais un prix.
Les conditions de l'indulgence plénière sont exigeantes : accomplir l'œuvre prescrite, se confesser, communier, prier aux intentions du pape, et surtout être détaché de tout péché, même véniel. Cette dernière clause dit tout : l'indulgence plénière n'est pas un guichet, c'est un sommet de conversion. Le jubilé de 2025, ouvert par la bulle Spes non confundit, l'a rappelé en liant l'indulgence au pèlerinage, au sacrement de la réconciliation et aux œuvres de miséricorde envers les plus pauvres.
Tableau de synthèse
| Idée reçue | Ce que montrent les textes |
| « L'Église vendait le pardon des péchés. » | Le pardon n'a jamais été à vendre : sans contrition et confession, aucune indulgence n'est valide. L'indulgence remet la peine temporelle, non la faute. |
| « L'indulgence permettait de pécher d'avance. » | Aucun document authentique n'accorde d'indulgence pour des péchés futurs ; la « Taxa camarae » qui le prétend est un faux anticlérical. |
| « Rome a toujours nié les abus. » | Le concile de Trente a aboli les quêteurs d'aumônes en 1562, puis tout gain d'argent lié aux indulgences en 1563. |
| « Les indulgences ont disparu. » | Paul VI les a réformées en 1967 ; le Manuel des indulgences et les jubilés, dont celui de 2025, en règlent la pratique actuelle. |
| « L'indulgence dispense de la conversion. » | L'indulgence plénière exige le détachement de tout péché, même véniel : elle couronne la conversion, elle ne la remplace pas. |
Conclusion
Au fond, l'indulgence affirme une chose simple et profondément contraire à l'esprit du temps : personne ne guérit seul. Le pardon de Dieu est gratuit, la guérison est un chemin, et sur ce chemin l'Église ose dire que les mérites du Christ et la prière des saints peuvent porter ce que nos forces ne portent pas. La vraie réponse au scandale de 1517 n'était pas d'abolir l'indulgence, mais de la purifier pour la rendre à sa vérité : non un commerce, mais une solidarité.
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