Quelles différences y a-t-il entre le jugement particulier et le jugement dernier ?

À la suite de l’article sur ce qui arrive après la mort, un lecteur m’a posé une question que beaucoup se posent sans oser la formuler : pourquoi y a-t-il deux jugements, au fond ? Les péchés sont-ils exposés et jugés de nouveau lors du second, le jugement final ? Et, en théorie, le jugement porté sur quelqu’un pourrait-il changer entre les deux ?
Ces trois questions vont droit à l’essentiel. La réponse courte tient en une phrase : il n’y a qu’un seul verdict, rendu une fois pour toutes à la mort de chacun, et le jugement dernier ne le refait pas, il le manifeste devant tous et le mène à son achèvement. La réponse longue mérite qu’on s’y arrête, car elle touche à la justice de Dieu, à la portée de nos actes et au sens de l’histoire. Reprenons les choses dans l’ordre, en nous appuyant sur l’Écriture, sur le Catéchisme de l’Église catholique (CEC) et sur saint Thomas d’Aquin, qui a traité cette question avec une grande précision.
Deux jugements que la foi distingue
Le jugement particulier, à l’heure de la mort
Le jugement particulier est celui que chaque personne reçoit au moment de sa mort. Le Catéchisme le définit ainsi : « Chaque homme reçoit dans son âme immortelle sa rétribution éternelle dès sa mort en un jugement particulier qui réfère sa vie au Christ » (CEC 1022). Trois issues sont possibles : entrer immédiatement dans la béatitude du ciel, passer d’abord par une purification, ou se damner pour toujours.
Ce jugement a lieu parce que la mort met fin au temps où l’homme peut accueillir ou rejeter la grâce divine (CEC 1021). Le Nouveau Testament en donne plusieurs indices. Dans la parabole du riche et de Lazare, le sort des deux hommes est fixé dès leur mort (Lc 16, 22-23). Au malfaiteur crucifié près de lui, Jésus promet : « Amen, je te le dis : aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis » (Lc 23, 43). La lettre aux Hébreux résume : « le sort des hommes est de mourir une seule fois et puis d’être jugés » (He 9, 27). En 1336, le pape Benoît XII a défini, dans la constitution Benedictus Deus, que les âmes reçoivent leur récompense ou leur peine aussitôt après la mort, sans attendre la fin du monde.
Le jugement particulier est donc immédiat et personnel, et il concerne l’âme, puisque le corps repose alors dans la terre.
Le jugement dernier, au retour du Christ
Le jugement dernier, appelé aussi jugement général ou universel, aura lieu à la fin des temps, lors du retour glorieux du Christ. Il sera précédé de la résurrection de tous les morts (CEC 1038). Jésus lui-même en a fait le récit : « Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, et tous les anges avec lui, alors il siégera sur son trône de gloire. Toutes les nations seront rassemblées devant lui ; il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des boucs » (Mt 25, 31-32).
Saint Paul l’annonce aux Athéniens comme une certitude : Dieu « a fixé le jour où il va juger la terre avec justice, par un homme qu’il a établi pour cela » (Ac 17, 31). Quant à la date, personne ne la connaît : « Quant à ce jour et à cette heure-là, nul ne les connaît, pas même les anges des cieux, pas même le Fils, mais seulement le Père, et lui seul » (Mt 24, 36). C’est ce jugement que nous professons chaque dimanche dans le Credo, quand nous disons que le Christ reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts.
Le jugement dernier est donc universel et public, et il concerne l’homme tout entier, corps et âme.
Un seul et même juge
Avant d’aller plus loin, une précision s’impose. Les deux jugements n’ont pas deux juges. « Le Père ne juge personne : il a donné au Fils tout pouvoir pour juger » (Jn 5, 22). Le Catéchisme précise que le Christ a acquis ce droit par sa Croix, en tant que Rédempteur du monde (CEC 679). Celui qui juge est donc celui qui a donné sa vie pour ceux qu’il juge. Jésus le dit clairement : « Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé » (Jn 3, 17).
Le Catéchisme en tire une conséquence éclairante : c’est par le refus de la grâce en cette vie que chacun se juge déjà lui-même (CEC 679). Le jugement ne tombe pas sur l’homme de l’extérieur, comme une décision arbitraire. Il met en lumière ce que la personne a choisi d’être devant Dieu.
Pourquoi deux jugements ?
Si tout est décidé à la mort, à quoi bon un second jugement ? La question est ancienne, et saint Thomas d’Aquin l’a posée presque dans les mêmes termes que notre lecteur. Sa réponse, reprise par toute la tradition, tient en quelques raisons qui se complètent.
Parce que chacun est à la fois une personne et un membre de l’humanité
Saint Thomas observe que tout homme est une personne singulière et, en même temps, une partie du genre humain. Il convient donc qu’il soit jugé à ces deux titres : une première fois comme individu, aussitôt après sa mort, et une seconde fois comme membre de la famille humaine, quand celle-ci sera tout entière rassemblée.
Cette raison rejoint une vérité profonde de la foi. Personne ne se sauve seul et personne ne se perd seul. Dieu a voulu sauver les hommes en formant un peuple, et l’histoire du salut est une histoire commune. Il est juste qu’elle s’achève par un acte commun, où chacun apparaît à sa place dans l’ensemble.
Parce que nos actes nous survivent
Voici la raison la plus éclairante. Selon saint Thomas, on ne peut porter un jugement complet sur une action avant qu’elle soit achevée, en elle-même et dans ses effets. Or, la vie d’un homme se termine à sa mort, mais ce qu’il a mis en mouvement continue après lui. Saint Thomas énumère plusieurs de ces prolongements.
Sa réputation. Le souvenir d’un homme lui survit, et il arrive que ce souvenir soit contraire à la vérité : des justes passent pour coupables, des fourbes pour vertueux.
Ses enfants. Ils sont comme une part de lui-même, et ce qu’il leur a transmis porte du fruit, bon ou mauvais, bien après lui.
Les effets de ses actes. Saint Thomas donne deux exemples opposés : l’erreur d’Arius, qui a continué d’égarer des âmes longtemps après sa mort, et la prédication des apôtres, qui ne cesse de faire grandir la foi jusqu’à la fin du monde.
Son corps et ses œuvres. Le corps connaît son propre sort après la mort, et les entreprises auxquelles un homme a attaché son cœur durent plus ou moins longtemps.
Tout cela relève du jugement de Dieu, et rien de cela n’est terminé au moment de la mort. Un mot d’encouragement peut changer une vie, puis d’autres vies à travers elle, pendant des générations. Un scandale peut continuer de blesser longtemps après la disparition de celui qui l’a causé. C’est seulement à la fin de l’histoire que le bilan sera complet. Voilà pourquoi le Catéchisme affirme que le jugement dernier « révélera jusque dans ses ultimes conséquences ce que chacun aura fait de bien ou omis de faire durant sa vie terrestre » (CEC 1039).
Parce que l’homme est aussi son corps
Au jugement particulier, seule l’âme reçoit sa rétribution. Pourtant, c’est avec son corps que l’homme a aimé, servi, prié, ou au contraire blessé et trahi. Saint Paul le souligne : chacun sera rétribué « selon ce qu’il a fait, soit en bien soit en mal, pendant qu’il était dans son corps » (2 Co 5, 10). Il convient donc que le corps ait part à la récompense ou à la peine.
C’est ce qui se produira à la résurrection. L’Église professe qu’au jour du jugement tous les hommes comparaîtront avec leur propre corps devant le tribunal du Christ pour rendre compte de leurs actes (CEC 1059). Le jugement dernier ne s’adresse plus à des âmes séparées. Il s’adresse à des personnes complètes.
Parce que la justice de Dieu doit paraître aux yeux de tous
Tant que dure l’histoire, la justice de Dieu demeure en grande partie cachée. Le bien et le mal grandissent ensemble, comme le blé et l’ivraie de la parabole (Mt 13, 30). Des innocents meurent calomniés, des crimes restent impunis, des dévouements héroïques ne sont connus de personne. Le jugement particulier règle le sort de chacun, mais il se déroule dans le secret.
Le jugement dernier fera la lumière devant tous. Le livre de la Sagesse décrit ce renversement : « Alors le juste se tiendra debout, plein d’assurance, en présence de ceux qui l’ont opprimé, de ceux qui méprisaient sa peine » (Sg 5, 1). Le Catéchisme enseigne que nous connaîtrons alors le sens ultime de toute l’œuvre de la création et de toute l’économie du salut, et que ce jugement révélera « que la justice de Dieu triomphe de toutes les injustices commises par ses créatures et que son amour est plus fort que la mort » (CEC 1040).
Benoît XVI a beaucoup insisté sur ce point dans l’encyclique Spe salvi. Il y écrit : « Je suis convaincu que la question de la justice constitue l’argument essentiel, en tout cas l’argument le plus fort, en faveur de la foi dans la vie éternelle. » Il est impossible, ajoute-t-il, que l’injustice de l’histoire soit le dernier mot. Pour les victimes oubliées, le jugement dernier est une promesse avant d’être une menace.
Ce jour-là sera aussi celui du Christ. Lui qui a été jugé et condamné injustement par les hommes sera reconnu par tous comme Seigneur et comme juge.
Les péchés seront-ils exposés et jugés de nouveau ?
La question du lecteur contient deux verbes, et il faut y répondre séparément.
Jugés de nouveau : non
Le jugement dernier n’est pas un procès en appel. Il ne rouvre pas le dossier pour voir si la première sentence était la bonne. Rien de nouveau n’y sera décidé quant à la destinée éternelle de chacun, puisque celle-ci est fixée dès la mort. Le jugement dernier proclame et confirme ce qui a déjà été jugé.
Exposés : oui
L’Écriture est très nette sur ce point. Jésus déclare : « Tout ce qui est couvert d’un voile sera dévoilé, tout ce qui est caché sera connu » (Lc 12, 2). Saint Paul écrit que le Seigneur « mettra en lumière ce qui est caché dans les ténèbres, et il rendra manifestes les intentions des cœurs » (1 Co 4, 5). L’Ecclésiaste termine son livre par cet avertissement : « Dieu mettra en jugement toutes les actions, tout ce qui est caché, bon ou mauvais » (Qo 12, 14). L’Apocalypse parle de livres que l’on ouvre (Ap 20, 12). Le Catéchisme reprend cet enseignement : au jugement du dernier jour seront mis en lumière la conduite de chacun et le secret des cœurs (CEC 678).
Deux remarques empêchent de mal comprendre ce dévoilement.
La première : il concerne le bien autant que le mal. Saint Paul ajoute aussitôt : « Alors, la louange qui revient à chacun lui sera donnée par Dieu » (1 Co 4, 5). Dans la scène du jugement, les justes sont les premiers surpris d’apprendre ce qu’ils ont fait : ils demandent au Roi quand ils l’ont vu affamé ou assoiffé (Mt 25, 37). Tout le bien caché, les gestes que personne n’a remarqués, les fidélités obscures, sera enfin connu.
La seconde : il concerne aussi les omissions. Saint Augustin, cité par le Catéchisme, fait parler le Christ en ces termes : « J’avais, leur dira-t-il, placé sur terre mes petits pauvres, pour vous. » Et le reproche tombe : « vous n’avez rien déposé dans leurs mains, c’est pourquoi vous ne possédez rien auprès de moi. » Le critère reste celui que Jésus a donné : « chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40).
Et les péchés déjà pardonnés ?
Derrière la question du lecteur se cache souvent une inquiétude : mes fautes confessées et pardonnées seront-elles étalées devant tout le monde ? Il faut être honnête. L’Église n’a pas défini ce point, et les théologiens en ont discuté. Au XIIe siècle, Pierre Lombard pensait que les péchés effacés par la pénitence ne seraient pas manifestés. Saint Thomas d’Aquin jugeait plus probable l’opinion contraire, mais il s’empressait d’ajouter que cette manifestation ne causerait aux saints ni honte ni confusion.
Son raisonnement est beau. L’Église rappelle publiquement les péchés de Marie Madeleine sans que cela la déshonore. On peut en dire autant du reniement de Pierre, de la persécution menée par Paul, ou des égarements que saint Augustin a lui-même racontés dans ses Confessions. Ces fautes pardonnées ne font plus rougir personne. Elles font éclater la miséricorde de Dieu et la grandeur du repentir. Pour saint Thomas, cacher le péché reviendrait à cacher aussi la pénitence, donc à priver les saints d’une part de leur gloire et Dieu d’une part de sa louange.
Quelle que soit l’opinion retenue, une chose est certaine : ce qui a été pardonné ne sera jamais retenu contre nous. Dieu le promet par le prophète Isaïe : « C’est moi, oui, c’est moi qui efface tes crimes, à cause de moi-même ; de tes péchés je ne vais pas me souvenir » (Is 43, 25). Et saint Paul affirme : « pour ceux qui sont dans le Christ Jésus, il n’y a plus de condamnation » (Rm 8, 1).
Le verdict peut-il changer ?
Une sentence définitive
Non. Le verdict du jugement particulier ne sera ni révisé ni inversé au jugement dernier. Le Catéchisme parle d’une « rétribution éternelle » reçue dès la mort (CEC 1022), et la parabole de Lazare évoque « un grand abîme » que nul ne peut franchir, ni dans un sens ni dans l’autre (Lc 16, 26).
La raison en est que la mort clôt le temps du choix. Dieu ne se lasse pas de pardonner, mais c’est durant cette vie que la liberté humaine se décide pour lui ou contre lui. Après la mort, la personne demeure dans l’orientation qu’elle a prise. Aucun élu ne sera donc écarté au dernier jour, et aucun damné ne sera repêché.
Et les âmes du purgatoire ?
On pourrait croire que le purgatoire fait exception. Ce n’est pas le cas. L’âme qui s’y purifie a déjà reçu son verdict, et ce verdict est le salut : elle est assurée de son salut éternel (CEC 1030). Sa purification n’est pas un changement de sentence. Elle est le chemin par lequel une sentence favorable s’accomplit. Nos prières pour les défunts ne modifient pas leur jugement. Elles les aident sur ce chemin.
Ce qui change entre les deux jugements
Si la sentence reste la même, quelque chose change pourtant : son étendue. Entre la mort et la résurrection, les âmes des bienheureux voient déjà Dieu face à face, et le ciel n’est donc pas remis à plus tard. Saint Thomas le souligne contre ceux qui pensaient que la récompense attendait la fin du monde. Après la résurrection, cette béatitude rejaillira sur le corps glorifié, et c’est la personne entière qui vivra avec Dieu. Il en va de même, hélas, pour la peine de ceux qui se seront définitivement fermés à lui.
Ce qui était vécu dans le secret sera en outre reconnu de tous, dans un univers lui-même renouvelé (CEC 1042). Le jugement dernier ajoute donc à la première sentence la plénitude, la lumière et la dimension communautaire.
Les deux jugements en un coup d’œil
| Point comparé | Jugement particulier | Jugement dernier |
| Moment | À la mort de chacun | Au retour du Christ, à la fin des temps |
| Qui est jugé | Chaque personne, individuellement | Toute l’humanité rassemblée |
| Ce qui est concerné | L’âme, séparée du corps | La personne entière, corps et âme |
| Caractère | Personnel et immédiat | Public et universel |
| Ce qu’il accomplit | Il fixe la destinée éternelle | Il manifeste cette destinée et dévoile le sens de toute l’histoire |
| Sentence | Définitive | La même, confirmée devant tous |
| Catéchisme | CEC 1021-1022 | CEC 1038-1041 |
Ce que cela change pour nous
Cet enseignement n’a pas été révélé pour nourrir la peur. Il change pourtant la manière de vivre, et de plusieurs façons.
Nos actes ont plus de portée que nous le croyons. Chacun d’eux entre dans une histoire qui nous dépasse et dont nous ne verrons le fruit qu’à la fin. Rien de ce qui est fait par amour n’est perdu, même si personne ne le remarque.
Le temps présent est décisif. Le message du jugement dernier appelle à la conversion pendant que Dieu en donne encore le temps (CEC 1041). Saint Paul le dit avec force : « Le voici maintenant le moment favorable, le voici maintenant le jour du salut » (2 Co 6, 2).
La confession anticipe le jugement. Le Catéchisme a cette formule remarquable : dans le sacrement de pénitence, le pécheur, en se remettant au jugement miséricordieux de Dieu, anticipe d’une certaine façon le jugement auquel il sera soumis à la fin de sa vie terrestre (CEC 1470). Celui qui s’accuse lui-même aujourd’hui rencontre dès maintenant son juge comme un sauveur.
Juger les autres n’est pas notre affaire. Puisque seul le Seigneur connaît le secret des cœurs et les dernières conséquences des actes, saint Paul en tire cette consigne : « ne portez pas de jugement prématuré, mais attendez la venue du Seigneur » (1 Co 4, 5).
La crainte laisse place à la confiance. Celui qui nous jugera est celui qui est mort pour nous. « Qui pourra condamner ? Le Christ Jésus est mort ; bien plus, il est ressuscité, il est à la droite de Dieu, il intercède pour nous » (Rm 8, 34). Saint Jean va jusqu’à parler d’« assurance au jour du jugement » pour celui qui demeure dans l’amour (1 Jn 4, 17). Benoît XVI l’a résumé ainsi : « Le Jugement de Dieu est espérance, aussi bien parce qu’il est justice que parce qu’il est grâce. »
Revenons, pour finir, aux trois questions de départ. Pourquoi deux jugements ? Parce que l’homme est à la fois une personne et un membre de l’humanité, une âme et un corps, et parce que ses actes portent du fruit jusqu’à la fin de l’histoire. Les péchés seront-ils exposés et jugés de nouveau ? Ils ne seront pas jugés une seconde fois, mais toute vérité sera faite, sur le mal comme sur le bien, pour la gloire de la miséricorde de Dieu. Le verdict peut-il changer ? Non : c’est le même verdict dans les deux cas. Le jugement particulier est personnel. Le jugement dernier sera celui du dévoilement et de la compréhension.
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