«Faites du bruit pour Jésus » : ce que révèle le documentaire à la lumière de la foi catholique

Depuis le dimanche 11 octobre, un documentaire fait beaucoup parler au Québec. Avec Faites du bruit pour Jésus, le journaliste Clément Hamelin, dans la vingtaine et ouvertement athée, part à la rencontre de jeunes de sa génération qui se tournent vers le christianisme évangélique. Réalisé par Xavier Havitov et produit par Sphère Média pour Télé-Québec, ce film de 52 minutes est offert sur la plateforme de Télé-Québec, sur sa chaîne YouTube et sur Crave. Il sera aussi diffusé à la télévision le lundi 19 octobre, à 20 h.
Le succès a été immédiat : près de 190 000 visionnements sur YouTube en trois jours, une place parmi les contenus francophones les plus populaires de Crave et un passage remarqué à Tout le monde en parle, qui a déclenché une avalanche de réactions, notamment au sujet de l’homosexualité. Les commentateurs se divisent. Certains se disent profondément troublés par les propos tenus à l’écran ; d’autres saluent la démarche ; d’autres encore, chez les chrétiens évangéliques eux-mêmes, reprochent au film de privilégier le spectaculaire.
Que doit en penser un catholique ? Ni réflexe de défense, ni haussement d’épaules. Ce documentaire pose, parfois maladroitement, une question que l’Église elle-même se pose avec une attention nouvelle : pourquoi tant de jeunes, dans un Québec qui a largement tourné le dos à sa tradition chrétienne, se mettent-ils à chercher Jésus ? Cet article propose de regarder le film de près, de discerner ce qu’il montre bien et ce qu’il laisse dans l’ombre, puis d’éclairer les questions sensibles à la lumière de l’Écriture et de l’enseignement de l’Église catholique.
Ce que montre le documentaire
Une enquête de deux ans sur sa propre génération
Tout commence, raconte Clément Hamelin, par une surprise. Alors qu’il prépare un reportage sur un jeune influenceur connu pour sa vie de fêtes, celui-ci lui fait une annonce inattendue. Intrigué, le journaliste découvre autour de lui un phénomène qu’il n’avait pas vu venir : des jeunes dans la vingtaine qui se convertissent, se font baptiser par immersion à l’âge adulte et partagent leur foi sans complexe sur les réseaux sociaux et dans les balados.
Pendant près de deux ans, il parcourt le Québec à la rencontre de nouveaux convertis, de pasteurs, d’influenceurs chrétiens et de spécialistes du fait religieux. Sa question de départ est légitime : ce regain de ferveur annonce-t-il un véritable retour du religieux dans la société québécoise, ou s’agit-il surtout d’un bruit amplifié par les algorithmes ?
Des visages très contrastés
Le film présente une galerie de personnages qui n’ont pas grand-chose en commun, sinon leur attachement au Christ. Jeremy-Noah Thériault, dit JNT, coanime le balado chrétien Pour de vrai ; il raconte avoir ouvert une Bible au sortir d’une période de grande détresse, et on le voit se marier pendant le tournage. Son coanimateur, le prédicateur Emanuel Ouellet, ancien détenu aujourd’hui en libération conditionnelle, défend des positions très tranchées dans un échange tendu avec le journaliste. Thien Le Minh, lui, prêche dans le métro de Montréal et y prie pour des guérisons, sous le regard parfois médusé des usagers.
À côté de ces figures très médiatisées, le documentaire donne aussi la parole au pasteur André Lefebvre, qui a renoncé à vivre son homosexualité pour se marier et fonder une famille ; à trois jeunes croyantes au discours beaucoup plus nuancé, dont Elisabeth Aubut et Ariane Malenfant ; et à trois anciens évangéliques qui décrivent la solitude profonde et la longue reconstruction ayant suivi leur départ.
Les sujets qui fâchent
Une large part du film est consacrée aux positions des intervenants sur l’homosexualité, l’avortement, le rôle des femmes et l’enfer. C’est là que se concentrent les moments les plus commentés : un prédicateur qui recommanderait sans hésiter une thérapie à un jeune homosexuel, un jeune converti qui lance à sa future épouse, sur le ton de la blague, « Femme, soumets-toi ! », un prédicateur de rue qui affirme sans détour que celui qui ne s’est pas repenti n’ira pas au ciel.
Le journaliste conclut toutefois que le phénomène demeure marginal et que ceux qui choquent forment une minorité bruyante. L’une des jeunes croyantes rencontrées estime d’ailleurs que, derrière chaque voix forte, se cache une foule de fidèles simples et discrets. En entrevue, Clément Hamelin dit souhaiter que son film amène la société à se pencher sur l’épidémie de solitude et de mal-être qui touche les jeunes.
Un phénomène réel, qui déborde le monde évangélique
Le documentaire se concentre sur le milieu évangélique, mais le mouvement qu’il observe ne s’y limite pas. Du côté catholique aussi, quelque chose bouge, et de façon spectaculaire.
En France, la Conférence des évêques a recensé à Pâques 2026 un record historique : 13 234 adultes et 8 152 adolescents baptisés lors de la Vigile pascale, soit 21 386 nouveaux chrétiens. Le nombre d’adultes baptisés a plus que triplé en dix ans, et les 18-25 ans représentent désormais 42 % des baptisés adultes. Dans un sondage mené auprès de 1 450 catéchumènes, 40 % évoquent une épreuve, comme une maladie ou un deuil, comme point de départ de leur quête de sens.
Le Québec n’est pas en reste. En 2025, le diocèse de Québec a vu une centaine de catéchumènes se présenter à l’appel décisif, alors qu’il en accueillait habituellement une vingtaine. L’Église de Québec soulignait que cet intérêt grandissant touchait particulièrement les jeunes et les adultes issus de l’immigration.
Autrement dit, la question posée par Clément Hamelin ne concerne pas seulement quelques influenceurs : elle traverse une génération entière en quête de sens. Le pape Léon XIV l’a bien perçu lorsqu’il a reçu à Rome, en juillet 2025, plusieurs centaines de jeunes catéchumènes et nouveaux baptisés venus de France. Il s’est réjoui publiquement de voir ces jeunes choisir le Christ pour orienter leur existence.
Le doigt et la lune : regarder le film avec discernement
Un proverbe dit que, lorsque le sage montre la lune, l’insensé regarde le doigt. Charles Hamelin, un fidèle de l’Église baptiste évangélique de Sherbrooke, a repris l’image dans une analyse publiée par la coalition évangélique SOLA. Selon lui, le film braque son projecteur sur le doigt, c’est-à-dire sur les influenceurs et les déclarations-chocs, plutôt que sur la lune : le fait que des jeunes cherchent réellement le Christ.
Un montage qui choisit ses angles
Son analyse est instructive. En chronométrant le film, il calcule qu’environ 23 minutes sur 52, soit près de 45 % du temps, portent sur les thèmes qui heurtent la culture dominante : homosexualité, soumission des femmes, enfer, guérisons, avortement. Les trois influenceurs les plus provocateurs occupent plus de onze minutes à l’écran, alors que les responsables d’Église plus modérés disposent d’environ deux minutes et vingt secondes. Il relève aussi que l’athéisme du journaliste, qui éclaire pourtant plusieurs présupposés de l’enquête, n’est nommé explicitement qu’après près de 37 minutes.
Ce constat ne disqualifie pas le documentaire, mais il invite à le regarder pour ce qu’il est : un récit construit, qui choisit ses témoins, ses questions et ses silences. Le film analyse avec finesse la rhétorique des récits de conversion, qui mobilisent la crédibilité du témoin, l’émotion et la cohérence du récit. On peut appliquer la même grille au récit qu’il propose lui-même.
Ce que le film a raison de pointer
Il serait pourtant trop facile de tout mettre sur le compte du montage. Le documentaire met en lumière de vrais problèmes, et un catholique honnête doit les reconnaître. Des convertis de fraîche date, sans formation théologique, deviennent en quelques mois des prédicateurs suivis par des milliers d’abonnés. Saint Paul mettait déjà Timothée en garde : on ne confie pas la responsabilité d’une communauté à un nouveau converti, de peur que l’orgueil ne l’aveugle (1 Tm 3, 6). La logique des réseaux sociaux, qui récompense la formule-choc plutôt que la nuance, fait le reste.
Le film montre aussi des prières de guérison à grand spectacle dans un lieu public. L’Église catholique croit que Dieu peut guérir et elle prie pour les malades ; mais elle demande que ces prières se vivent dans la sobriété et le discernement, loin de toute théâtralité et de tout sensationnalisme, comme le rappelait la Congrégation pour la doctrine de la foi dans son instruction de 2000 sur les prières pour obtenir la guérison. Enfin, le témoignage des anciens évangéliques, marqués par une solitude extrême, rappelle qu’une communauté peut blesser lorsqu’elle confond fidélité et contrôle.
Le dialogue de sourds
Le moment le plus révélateur du film est peut-être cet aveu du journaliste à Emanuel Ouellet : il a l’impression d’être face à « deux sourds qui se parlent ». La formule est lucide. Le désaccord ne porte pas d’abord sur les faits, mais sur les présupposés. Pour l’un, la conversion s’explique entièrement par la détresse psychologique, l’influence sociale et les algorithmes. Pour l’autre, elle est la réponse à un Dieu qui appelle.
La foi catholique refuse ce face-à-face stérile. Elle ne nie pas que la grâce emprunte des chemins humains : une épreuve, une rencontre, une vidéo regardée tard le soir. Mais elle soutient que la question de la vérité demeure entière : Jésus est-il réellement ressuscité ? Saint Jean-Paul II, dans l’encyclique Fides et ratio, comparait la foi et la raison à deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la vérité. Un dialogue véritable suppose qu’on accepte d’en débattre, plutôt que de réduire Dieu à une variable psychologique ou de répondre aux objections par des slogans.
Pourquoi des jeunes se tournent-ils vers Jésus ?
Un cœur sans repos
Dans l’homélie de la messe inaugurant son pontificat, le 18 mai 2025, le pape Léon XIV, fils spirituel de saint Augustin, a cité la phrase la plus célèbre des Confessions : Dieu nous a faits pour lui, et « notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en Toi ». Tout ce que décrit le documentaire – la solitude, l’angoisse, les dépendances, le vide laissé par une vie de fête – illustre cette intuition vieille de seize siècles. Le cœur humain porte une soif que ni la consommation, ni le divertissement, ni même les meilleures relations humaines ne suffisent à apaiser.
Les sociologues ont raison de noter que beaucoup de conversions surviennent après une crise. Mais ce constat n’invalide pas la foi : il montre seulement que la souffrance ouvre souvent les yeux sur ce qui était déjà là. L’enquête française auprès des catéchumènes le confirme, et l’Évangile en est rempli : les malades, les pécheurs et les désespérés sont souvent les premiers à reconnaître Jésus.
Une rencontre plutôt qu’une idéologie
Le documentaire tend à résumer la foi des jeunes convertis à un ensemble de positions morales. Or, pour le christianisme, l’essentiel est ailleurs. Benoît XVI l’a formulé au début de sa première encyclique, Deus caritas est : le christianisme ne commence ni par une morale ni par une théorie, mais par « la rencontre avec un événement, avec une Personne », une rencontre qui transforme toute l’existence et lui donne sa direction.
Les témoignages du film le montrent presque malgré lui : avant de parler de morale, ces jeunes parlent d’une relation. C’est ce qui les attire, et c’est ce qui les retient. Les questions morales viennent ensuite, et elles exigent une formation que la ferveur des débuts ne suffit pas à donner.
Le rôle des réseaux sociaux
Le journaliste insiste avec raison sur la puissance des plateformes numériques, qui favorisent les contenus polarisants. L’Église n’ignore pas cet enjeu. En juillet 2025, le pape Léon XIV a reçu plus d’un millier de missionnaires du numérique et d’influenceurs catholiques. Il les a encouragés à porter l’espérance chrétienne dans les réseaux, tout en leur rappelant : « Il ne s’agit pas simplement de produire du contenu, mais de rencontrer des cœurs ». Il leur demandait de bâtir des liens authentiques qui soignent l’isolement, plutôt que de courir après les statistiques d’audience, et d’être des artisans de communion plutôt que de division.
Ce critère est précieux pour juger ce que montre le documentaire. Un contenu chrétien se mesure moins au nombre de vues qu’il génère qu’à la communion qu’il construit et aux personnes qu’il conduit réellement vers le Christ.
Les sujets sensibles à la lumière de l’enseignement catholique
Les médias ont souvent présenté les propos tenus dans le film comme « la » position chrétienne. Or, sur plusieurs points, l’enseignement catholique partage les convictions de fond des intervenants tout en les formulant de manière très différente ; sur d’autres, il s’en distingue nettement. Il vaut la peine d’y regarder de près.
L’homosexualité : la vérité dans la délicatesse
Le Catéchisme de l’Église catholique distingue soigneusement les personnes, les tendances et les actes. Il enseigne que les actes homosexuels ne peuvent en aucun cas être approuvés, parce qu’ils ne correspondent pas au dessein de Dieu sur la sexualité humaine, ordonnée à l’union de l’homme et de la femme et ouverte au don de la vie (n° 2357). Il reconnaît aussi que de nombreuses personnes vivent une attirance homosexuelle profonde, qui représente souvent pour elles une véritable épreuve. Il qualifie cette inclination d’objectivement désordonnée, puis il ajoute aussitôt : « Ils doivent être accueillis avec respect, compassion et délicatesse » (n° 2358), et il exclut toute discrimination injuste envers elles.
Ces distinctions changent beaucoup de choses. Affirmer simplement que l’homosexualité est un péché, comme on l’a entendu dans le film et sur le plateau de Tout le monde en parle, ne rend pas exactement compte de la doctrine catholique. La Congrégation pour la doctrine de la foi le précisait dans sa lettre de 1986 sur la pastorale des personnes homosexuelles : l’inclination, en elle-même, n’est pas un péché. Ce sont les actes que l’Église considère comme gravement contraires à la chasteté (n° 2396). À l’inverse, nier l’existence même de l’homosexualité, comme le fait l’un des prédicateurs du film, ne correspond pas davantage au réalisme du Catéchisme, qui reconnaît ces tendances profondes et admet que leur genèse psychique reste largement inexpliquée (n° 2357).
Quant à la thérapie évoquée dans le documentaire, le Catéchisme ne fait pas d’un changement d’orientation la condition de la vie chrétienne. Il appelle les personnes homosexuelles à la chasteté, comme il y appelle tout baptisé selon son état de vie, et il indique les moyens d’y parvenir : la croissance dans la maîtrise de soi, des amitiés vraies et gratuites, la prière et la vie sacramentelle (n° 2359). Le chemin proposé est un chemin de sainteté et d’accompagnement fraternel, qui respecte la liberté de la personne.
Le cas du pasteur André Lefebvre, enfin, appelle beaucoup de pudeur. Son long silence devant la caméra laisse deviner un combat intérieur qu’il n’appartient à personne de juger. Rappelons seulement que, pour l’Église, le mariage ne peut être envisagé comme une simple stratégie pour régler une difficulté personnelle : il suppose un consentement pleinement libre et éclairé, et une capacité réelle de se donner à l’autre. Saint Paul résume l’attitude juste lorsqu’il invite les chrétiens à grandir « en vivant dans la vérité de l’amour » (Ep 4, 15). La vérité sans l’amour blesse ; l’amour sans la vérité égare.
L’avortement : défendre la vie sans écraser personne
Sur l’avortement, l’enseignement catholique est sans ambiguïté : la vie humaine mérite un respect et une protection inconditionnels depuis la conception ; dès ce premier instant, l’enfant possède les droits de la personne, dont le premier est celui de vivre (n° 2270). Les jeunes croyants du documentaire qui défendent l’enfant à naître ne disent rien d’autre, et il n’y a pas lieu d’en rougir. La défense des plus faibles, au premier rang desquels l’enfant qui ne peut pas encore parler, appartient au cœur de l’Évangile.
Mais l’Église tient ensemble deux fidélités : la vérité sur la vie et la miséricorde envers les personnes. Dans l’encyclique Evangelium vitae, saint Jean-Paul II s’adressait directement aux femmes ayant eu recours à l’avortement. Il reconnaissait le poids des circonstances et la douleur de bien des décisions, sans taire l’injustice de l’acte, et il les exhortait : « ne vous laissez pas aller au découragement et ne renoncez pas à l’espérance » (n° 99). Le pardon de Dieu leur est offert dans le sacrement de la réconciliation. Un discours pour la vie qui oublierait cette tendresse ne serait pas pleinement catholique.
La soumission des femmes : ce que dit vraiment saint Paul
La boutade lancée par le jeune marié renvoie à un passage célèbre de la lettre aux Éphésiens. Encore faut-il le lire en entier. Le passage s’ouvre par une exhortation adressée à tous les croyants, et donc aux deux époux : « Par respect pour le Christ, soyez soumis les uns aux autres » (Ep 5, 21). Paul demande ensuite aux maris d’aimer leur épouse comme le Christ aime l’Église, lui qui a donné sa vie pour elle (Ep 5, 25). L’autorité dont parle l’Apôtre n’est pas une domination, mais un service qui va jusqu’au don de sa vie.
Saint Jean-Paul II a longuement médité ce passage dans la lettre apostolique Mulieris dignitatem (1988). Il y explique que, dans la relation entre le mari et la femme, la soumission n’est pas unilatérale, mais réciproque (n° 24). Plus haut dans le même texte, il écrit sans détour : « La femme ne peut devenir un « objet » de « domination » et de « possession » de l’homme » (n° 10). Les jeunes croyantes du documentaire qui prennent leurs distances avec le modèle idéalisé des trad wives et rappellent l’importance du consentement sont, sur ce point, en accord avec le magistère de l’Église.
L’enfer : une réalité sérieuse, pas une menace brandie
Interrogé par un journaliste athée, un des prédicateurs affirme que celui qui ne s’est pas repenti n’ira pas au ciel. L’Église catholique enseigne elle aussi l’existence de l’enfer et son éternité (n° 1035). Elle ne le fait pas pour effrayer, mais par respect pour la liberté humaine : l’enfer est la séparation définitive d’avec Dieu que se choisit librement celui qui refuse jusqu’au bout son amour miséricordieux (n° 1033). Dieu ne prédestine personne à l’enfer (n° 1037), car, comme l’écrit saint Paul, « il veut que tous les hommes soient sauvés » (1 Tm 2, 4).
L’Église, qui canonise des saints, ne s’est d’ailleurs jamais prononcée sur la damnation d’une personne précise. Brandir l’enfer sans annoncer d’abord la miséricorde, c’est inverser l’ordre de l’Évangile. L’appel à la conversion est réel et urgent, mais il naît de l’amour, non de la peur.
Le défi des racines : de l’enthousiasme à la maturité
La semence tombée sur le sol pierreux
Dans la parabole du semeur, Jésus évoque le grain tombé sur un sol pierreux : il germe vite, mais, n’ayant pas de racines, il se dessèche au premier soleil. L’explication qu’il en donne décrit un disciple qui accueille la Parole avec joie, mais qui trébuche dans l’épreuve, car « il n’a pas de racines en lui, il est l’homme d’un moment » (Mt 13, 21).
Le documentaire, à travers le témoignage des anciens évangéliques, illustre ce risque avec une acuité douloureuse. Une conversion fulgurante, nourrie d’émotions fortes et de contenus en ligne, peut s’effondrer aussi vite qu’elle est née si elle ne s’enracine pas dans une communauté stable, une formation solide et une vie sacramentelle. Le pape Léon XIV le rappelait aux jeunes catéchumènes français : le baptême n’est pas une ligne d’arrivée, mais le début d’un chemin de toute une vie, fait de joies et d’épreuves. Sans engagement personnel et réfléchi, avertissait-il, on porte l’étiquette chrétienne tout en restant des « chrétiens de convenance, d’habitude ou de confort ».
Qui nous guidera dans l’Écriture ?
Plusieurs scènes du film montrent de jeunes convertis sommés de trancher en quelques secondes, Bible en main, des débats que l’Église mûrit depuis vingt siècles. Le livre des Actes raconte une scène qui éclaire la situation. Le diacre Philippe rejoint un haut fonctionnaire éthiopien qui lit le prophète Isaïe sur son char, et lui demande s’il comprend ce qu’il lit. La réponse de l’homme est d’une grande humilité : « Et comment le pourrais-je s’il n’y a personne pour me guider ? » (Ac 8, 31).
C’est précisément le don que l’Église catholique peut offrir à cette génération assoiffée d’Écriture. Le concile Vatican II enseigne que l’Écriture et la Tradition forment un seul trésor, reçu en garde par l’Église, et que le magistère se tient au service de cette Parole, non au-dessus d’elle (Dei Verbum, n° 10). Saint Paul présente l’Église comme « le pilier et le soutien de la vérité » (1 Tm 3, 15). Lire la Bible avec l’Église, c’est bénéficier de deux mille ans de prière, de réflexion et de sainteté, et ne plus être emporté par chaque mode intellectuelle, comme l’Apôtre en avertissait déjà les Éphésiens (Ep 4, 14).
Quatre piliers pour durer
Le livre des Actes décrit la vie de la première communauté de Jérusalem, au lendemain de la Pentecôte, à partir de quatre réalités auxquelles les croyants restaient fidèles : l’enseignement des Apôtres, la communion fraternelle, la fraction du pain et la prière (Ac 2, 42). Ce sont encore aujourd’hui les quatre piliers d’une foi qui dure.
L’enseignement des Apôtres, c’est la catéchèse et la doctrine reçues de l’Église. La communion fraternelle, c’est une communauté réelle, faite de visages et non d’abonnés. La fraction du pain, c’est l’Eucharistie, où le Christ se donne lui-même en nourriture. La prière, enfin, c’est l’intimité quotidienne avec Dieu, personnelle et liturgique. Le pape Léon XIV insistait sur ce point devant les jeunes catéchumènes : la foi grandit par la prière, les sacrements – en particulier la réconciliation – et la vie communautaire.
Un regard fraternel sur nos frères évangéliques
Un article catholique sur ce documentaire serait incomplet s’il se contentait de critiquer. Les chrétiens évangéliques sont nos frères. Le concile Vatican II enseigne que les baptisés qui confessent le Christ hors de l’Église catholique vivent avec elle « une certaine communion, bien qu’imparfaite » (Unitatis redintegratio, n° 3). Les jeunes convertis du film prient le même Seigneur que nous, lisent la même Écriture et confessent la même foi au Christ mort et ressuscité.
Les catholiques ont même beaucoup à apprendre d’eux : leur amour de la Bible, leur audace missionnaire, la chaleur de leurs communautés, leur aisance à parler de Jésus à visage découvert. Au Québec, où des générations de catholiques ont appris à vivre leur foi dans la discrétion, ce zèle interpelle. Les divergences demeurent réelles – sur l’Église, les sacrements, l’autorité, la place de la Vierge Marie et des saints – et il ne faut pas les minimiser. Mais elles n’autorisent ni le mépris ni la moquerie, surtout lorsque ces jeunes se retrouvent exposés à un feu médiatique qui fait rarement dans la nuance.
Et nous, catholiques : entre le bruit et le silence
Si eux se taisent, les pierres crieront
Le titre du documentaire évoque, peut-être sans le savoir, une scène de l’Évangile. Lorsque Jésus approche de Jérusalem, la foule des disciples éclate en louanges. Quelques pharisiens lui demandent alors de réprimander ses disciples. Jésus leur répond : « Je vous le dis : si eux se taisent, les pierres crieront. » (Lc 19, 40). L’annonce du Christ ne peut pas être réduite au silence.
La question vaut pour l’Église catholique du Québec. Si tant de jeunes découvrent Jésus par des balados évangéliques, c’est aussi parce que la voix catholique s’est souvent faite discrète, parfois au point de devenir inaudible. Les jeunes ne demandent pas qu’on enveloppe l’Évangile de mille précautions ; ils demandent qu’on le leur annonce avec conviction.
Le murmure d’une brise légère
Pourtant, le bruit n’est pas tout. Au premier livre des Rois, le prophète Élie attend le passage de Dieu sur la montagne : il y a un ouragan, un tremblement de terre, un feu, mais le Seigneur n’y est pas. Vient ensuite « le murmure d’une brise légère » (1 R 19, 12). Le même Esprit qui, à la Pentecôte, se manifeste avec fracas – « Soudain un bruit survint du ciel comme un violent coup de vent » (Ac 2, 2) – parle aussi dans le silence.
C’est peut-être là le trésor propre que l’Église catholique peut offrir à une génération saturée de stimulations : la beauté de la liturgie, le silence de l’adoration eucharistique, la paix du sacrement de la réconciliation, la sagesse des saints et des maîtres spirituels. Faire du bruit pour Jésus est nécessaire ; savoir se taire devant lui l’est tout autant.
Rendre raison de l’espérance
Le documentaire montre enfin à quel point une parole chrétienne peut être déformée, ou simplement mal servie, lorsqu’elle s’exprime sans préparation. Saint Pierre demandait aux chrétiens de toujours pouvoir justifier leur espérance devant qui les interroge, et il ajoutait aussitôt : « mais faites-le avec douceur et respect » (1 P 3, 16). La vérité ne se défend pas en écrasant son interlocuteur.
Concrètement, cela invite les catholiques à quelques résolutions simples : se former sérieusement dans la foi pour pouvoir en parler avec justesse ; ouvrir les paroisses aux jeunes qui frappent à la porte et prendre au sérieux le catéchuménat des adultes ; accompagner les nouveaux convertis dans la durée plutôt que de les laisser seuls au lendemain de leur baptême ; être présents sur les réseaux sociaux avec le souci de la vérité et de la charité ; et prier pour cette génération, qui cherche bien plus qu’on ne le croit.
Conclusion : la question qui demeure
Faites du bruit pour Jésus a le mérite de poser la bonne question, même s’il ne s’attarde pas toujours sur la réponse. Pourquoi des jeunes Québécois, élevés dans une société qui a largement rompu avec le christianisme, choisissent-ils aujourd’hui d’organiser toute leur vie autour de Jésus de Nazareth ? Le film y voit surtout le symptôme d’une détresse et l’effet des algorithmes. Ces facteurs existent, mais ils n’expliquent pas tout.
Dans l’évangile de Jean, après un discours difficile, beaucoup de disciples abandonnent Jésus. Il demande aux Douze s’ils veulent partir, eux aussi. Pierre lui répond : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. » (Jn 6, 68). Voilà, au fond, la réponse que de nombreux jeunes donnent aujourd’hui, avec leurs mots, leurs maladresses et leur ferveur. À l’Église de les accueillir, de les enraciner et de les accompagner, pour que ce qui fait aujourd’hui du bruit devienne demain une foi profonde, féconde et durable.
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