L'Église et l'esclavage : ce que disent les textes

Deux affirmations circulent sur ce sujet, et elles se contredisent. La première, fréquente dans l'apologétique populaire, veut que l'Église ait « toujours condamné l'esclavage ». La seconde, fréquente partout ailleurs, veut qu'elle l'ait béni jusqu'à ce que le monde moderne la force à changer d'avis. Les deux sont fausses, et la première n'est pas moins dangereuse que la seconde : il suffit à un contradicteur de citer une bulle de 1452 ou une instruction romaine de 1866 pour la faire tomber, et avec elle la crédibilité de celui qui l'avançait.
La vérité est plus inconfortable et plus intéressante. Le christianisme a introduit dans le monde antique une idée qui rendait l'esclavage intenable à terme, et des chrétiens en ont tiré très tôt les conséquences. Mais l'Église a aussi vécu pendant des siècles avec l'institution, l'a encadrée plutôt que combattue, l'a parfois autorisée par écrit, et ses propres communautés ont possédé des esclaves, y compris chez nous, en Nouvelle-France. Des papes ont condamné la traite à répétition ; on les a peu écoutés, et Rome n'a pas toujours parlé d'une seule voix.
Ce dossier suit les textes dans l'ordre, sans légende noire ni blanchiment. Il se termine par la question que tout cela pose à un catholique : l'enseignement de l'Église a-t-il changé ?
Ce que dit la Bible, et ce qu'elle ne dit pas
Il faut commencer par un constat : la Bible ne contient aucune condamnation de l'esclavage comme institution. L'Ancien Testament le suppose et le réglemente. Il le fait dans un sens qui tranche sur les codes voisins : l'esclave hébreu est libéré la septième année, le maître qui crève l'œil ou casse la dent de son serviteur doit lui rendre la liberté, et le commerce d'êtres humains enlevés de force est puni de mort.
Celui qui commet un rapt - qu'il ait vendu l'homme ou qu'on le trouve entre ses mains - sera mis à mort. - Exode 21, 16
Ce verset pèsera lourd dans l'histoire : la traite atlantique reposait précisément sur le rapt. Mais la Loi admet aussi que l'on achète des esclaves étrangers et qu'on les transmette en héritage. Un lecteur honnête ne peut pas prétendre le contraire.
Le Nouveau Testament ne lance pas davantage de programme d'abolition. Dans un Empire où une part importante de la population était servile, saint Paul demande aux esclaves d'obéir et aux maîtres de renoncer aux menaces, en leur rappelant qu'ils ont le même Maître dans les cieux. Ces passages ont servi, au XIXe siècle encore, à justifier les plantations. Ils ne disent pourtant pas que l'esclavage est bon : ils disent comment vivre en chrétien dans une structure que personne, à l'époque, n'imaginait pouvoir abolir.
Ce que Paul introduit est ailleurs, et c'est une bombe à retardement. Dans la liste des crimes que la Loi condamne, la première lettre à Timothée nomme, entre les débauchés et les menteurs, les « trafiquants d'êtres humains ». Aux Galates, il écrit une phrase qui retire à la distinction entre libre et esclave toute valeur devant Dieu :
Il n'y a plus ni juif ni grec, il n'y a plus ni esclave ni homme libre, il n'y a plus l'homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu'un dans le Christ Jésus. - Galates 3, 28
Et il en tire une conséquence concrète dans le plus court de ses écrits. Onésime, esclave en fuite, a rejoint Paul en prison et s'est fait baptiser. Paul le renvoie à son maître Philémon, chrétien lui aussi, avec un billet où chaque mot est pesé :
S'il a été éloigné de toi pendant quelque temps, c'est peut-être pour que tu le retrouves définitivement, non plus comme un esclave, mais, mieux qu'un esclave, comme un frère bien-aimé : il l'est vraiment pour moi, combien plus le sera-t-il pour toi, aussi bien humainement que dans le Seigneur. Si donc tu estimes que je suis en communion avec toi, accueille-le comme si c'était moi.- Philémon 15-17.
Paul n'ordonne pas l'affranchissement ; il ajoute seulement : « je t'écris en sachant que tu feras plus encore que je ne dis ». On peut juger cela timide. On peut aussi remarquer qu'un maître qui reçoit son esclave « comme si c'était Paul », à la même table eucharistique, ne possède déjà plus tout à fait la même chose qu'avant. C'est ce verset que le Catéchisme cite aujourd'hui pour condamner l'esclavage.
L'Antiquité chrétienne : un ferment, pas une abolition
Les premiers siècles confirment ce double visage. D'un côté, l'Église accueille les esclaves au baptême, aux sacrements et au clergé : le pape Calixte Ier, au début du IIIe siècle, était un ancien esclave, à en croire son adversaire Hippolyte qui le lui reprochait. Racheter des captifs devient une œuvre de charité majeure, et l'affranchissement devant l'évêque, dans l'église, est reconnu par le droit impérial à partir de Constantin.
De l'autre côté, personne ou presque ne conteste l'institution. Vers 340, le concile de Gangres, en Asie Mineure, frappe d'anathème quiconque, « sous prétexte de piété », enseignerait à un esclave à mépriser son maître et à quitter son service. Le canon visait une secte ascétique, mais il sera recopié dans les collections canoniques pendant mille ans. Saint Augustin pose le cadre intellectuel qui dominera l'Occident : Dieu n'a pas créé l'homme pour dominer l'homme, et nul n'est esclave par nature ; l'esclavage est une conséquence du péché, que le chrétien supporte comme les autres misères de ce monde. C'était nier qu'il fût naturel ; ce n'était pas demander sa fin.
Une voix va plus loin que toutes les autres. Vers 379, dans sa quatrième homélie sur l'Ecclésiaste, Grégoire de Nysse s'en prend au verset « J'ai acheté des esclaves et des servantes » et attaque non pas les abus de l'esclavage, mais l'esclavage lui-même. À quel prix, demande-t-il en substance, avez-vous estimé celui qui est à l'image de Dieu ? Dieu lui-même ne réduit pas en servitude la nature humaine qu'il a faite libre ; qui donc place son pouvoir au-dessus de celui de Dieu ? Les historiens de l'Antiquité y voient la critique la plus radicale de l'esclavage que le monde ancien nous ait laissée, toutes écoles confondues. Elle est restée isolée, mais elle prouve que la conclusion était déjà tirable des prémisses chrétiennes au IVe siècle.
D'autres jalons suivent. Au Ve siècle, saint Patrick, lui-même enlevé et vendu dans sa jeunesse, excommunie dans sa lettre aux soldats de Coroticus un chef breton, chrétien de nom, qui avait capturé et vendu des baptisés. Au VIIe siècle, la reine Bathilde, ancienne esclave anglo-saxonne devenue épouse de Clovis II, rachète des captifs et interdit la vente d'esclaves chrétiens hors du royaume.
Entre la fin de l'Antiquité et le XIe siècle, l'esclavage de type antique s'efface en Europe occidentale au profit du servage. Les causes en sont discutées : économie, fin des guerres de conquête, et aussi l'interdit progressif de réduire des chrétiens en esclavage. Il serait abusif d'en faire une victoire de la seule Église ; il serait tout aussi abusif de l'en exclure. L'esclavage ne disparaît d'ailleurs pas : il se maintient autour de la Méditerranée, où chrétiens et musulmans s'asservissent mutuellement, et les ordres des Trinitaires (1198) et des Mercédaires (1218) naissent pour racheter les captifs.
Saint Thomas d'Aquin résume la position médiévale : selon le droit naturel tous les hommes sont égaux, et la servitude n'en fait pas partie ; elle relève du droit positif et du droit des gens, comme peine ou comme suite de la guerre. De là une doctrine des « justes titres » (captivité dans une guerre juste, condamnation pénale, vente de soi-même, naissance d'une mère esclave) que les théologiens répéteront jusqu'au XIXe siècle. Cette doctrine limitait l'esclavage en théorie. En pratique, elle fournira aux marchands d'esclaves leur vocabulaire.
Le XVe siècle : la page la plus sombre
Quand les Portugais et les Castillans s'avancent dans l'Atlantique, Rome réagit d'abord bien. Le 13 janvier 1435, par la bulle Sicut dudum, Eugène IV ordonne sous peine d'excommunication de libérer dans les quinze jours les habitants des Canaries réduits en esclavage.
Puis vient le texte que l'apologétique préfère oublier. Le 18 juin 1452, par la bulle Dum diversas, Nicolas V accorde au roi Alphonse V de Portugal la faculté d'attaquer, de conquérir et de soumettre les Sarrasins, les païens et les autres ennemis du Christ, de s'emparer de leurs biens et de réduire leurs personnes « en servitude perpétuelle ». Le 8 janvier 1455, la bulle Romanus Pontifex confirme ces concessions et les étend aux côtes d'Afrique occidentale, en mentionnant sans réprobation les Noirs déjà amenés au Portugal.
Le contexte explique sans excuser. Constantinople tombe en 1453 ; ces bulles sont des textes de croisade, rédigés dans la logique séculaire de la guerre contre l'islam, où les deux camps réduisaient leurs prisonniers en esclavage. Ce sont des concessions politiques à un souverain, non des définitions doctrinales. Mais elles ont été appliquées à des peuples d'Afrique noire qui n'avaient jamais fait la guerre à la chrétienté, et la couronne portugaise s'en est servie pendant des générations comme d'un titre de propriété sur la traite. En 2023, une note conjointe de deux dicastères du Saint-Siège a reconnu que ces bulles « n'ont pas reflété de manière adéquate l'égalité de dignité et de droits des peuples autochtones », tout en précisant qu'elles n'ont jamais été considérées comme des expressions de la foi catholique.
1537 : « véritablement des hommes »
La découverte de l'Amérique provoque le premier grand débat moderne sur les droits de l'homme, et il a lieu à l'intérieur de l'Église. Dès 1511, à Saint-Domingue, le dominicain Antonio de Montesinos demande en chaire aux colons de quel droit ils tiennent les Indiens en servitude. Bartolomé de Las Casas, d'abord colon lui-même, y consacre sa vie.
Le 2 juin 1537, par la bulle Sublimis Deus, Paul III tranche : les Indiens sont véritablement des hommes, capables de recevoir la foi ; eux et tous les peuples qui viendraient à être découverts, même s'ils vivent hors de la foi, ne doivent être privés ni de leur liberté ni de la possession de leurs biens, et ne doivent pas être réduits en servitude ; tout ce qui serait fait en sens contraire est nul. Quelques jours plus tôt, le bref Pastorale officium avait assorti l'interdiction d'une excommunication.
Deux nuances s'imposent. D'abord, Charles Quint protesta contre cette intervention dans ses affaires, et Paul III révoqua en 1538 les sanctions du bref ; le principe demeurait, l'arme était retirée. Ensuite, le texte parlait de « tous les peuples », mais personne à Rome ni à Madrid ne l'appliqua aux Africains. Las Casas lui-même avait suggéré en 1516 d'importer des esclaves noirs pour soulager les Indiens. Il s'en est repenti par écrit dans son Histoire des Indes, reconnaissant que la servitude des Noirs était aussi injuste que celle des Indiens. Son aveu mérite d'être cité à chaque fois qu'on cite son erreur. Reste que la controverse de Valladolid (1550-1551) porta sur les Indiens, et que la traite atlantique se développa dans cet angle mort.
Trois siècles de condamnations peu écoutées
Les interventions romaines se succèdent ensuite : Urbain VIII en 1639 (Commissum nobis), pour les Indiens du Paraguay et du Brésil ; Benoît XIV en 1741 (Immensa pastorum), adressée aux évêques du Brésil. En 1686, le Saint-Office, saisi de la traite des Noirs, condamne la capture par force ou par ruse de Noirs inoffensifs, leur achat et leur vente, et oblige les détenteurs à les libérer et à les indemniser. C'est, sur le papier, la condamnation du mécanisme même de la traite.
L'affaire qui avait provoqué cette réponse montre l'écart entre le papier et le réel. En 1681, deux capucins, l'Aragonais Francisco José de Jaca et le Franc-Comtois Épiphane de Moirans, prêchent à Cuba que l'esclavage des Noirs est illégitime, refusent l'absolution aux maîtres qui ne s'engagent pas à affranchir, et réclament réparation pour les esclaves. Ils sont arrêtés, suspendus, renvoyés en Espagne. Rome leur donna raison sur le fond et ne fit rien pour imposer sa réponse.
Car l'Église vivait dans le système. Au moment où saint Pierre Claver se faisait à Carthagène des Indes, de 1610 à 1654, « esclave des Africains pour toujours », descendant dans les cales des navires de traite pour soigner, nourrir et baptiser, son propre collège jésuite possédait des esclaves. Des diocèses, des couvents, des ordres entiers en possédaient dans toutes les Amériques. En 1838, les jésuites du Maryland vendent 272 hommes, femmes et enfants à des planteurs de Louisiane pour renflouer le collège de Georgetown. Le supérieur général avait posé des conditions, notamment de ne pas séparer les familles ; elles ne furent pas respectées, des jésuites protestèrent à Rome, et le provincial fut démis. La Compagnie a présenté des excuses publiques en 2017.
L'année suivante, le 3 décembre 1839, Grégoire XVI publie In supremo apostolatus, le texte le plus net jusque-là. Le pape y avertit tous les fidèles, de toute condition, et les conjure « instamment dans le Seigneur » : que personne désormais n'ait l'audace de tourmenter injustement les Indiens, les Noirs ou d'autres hommes, de les dépouiller de leurs biens « ou de les réduire en esclavage ».
Le pape interdit en outre à tout clerc ou laïc de défendre la traite comme licite. Aux États-Unis, plusieurs évêques soutinrent pourtant que la lettre ne visait que la traite, non l'esclavage domestique du Sud. L'adverbe « injustement » leur laissait une porte, celle des justes titres.
Cette porte, Rome ne l'avait pas fermée. Le 20 juin 1866, répondant à des questions venues du vicariat des Gallas, en Éthiopie, une instruction du Saint-Office déclare que l'esclavage, considéré en lui-même, ne répugne pas absolument au droit naturel et divin, et qu'il peut exister de justes titres de servitude, à condition notamment que l'esclave n'ait pas été injustement privé de sa liberté. Le texte est un avis disciplinaire pour un pays de mission, non un acte du magistère universel, et il répète la doctrine scolastique. Mais il date d'un an après la fin de la guerre de Sécession. Il faut le connaître, parce que vos contradicteurs le connaissent.
Le tournant vient avec Léon XIII. L'encyclique In plurimis, adressée le 5 mai 1888 aux évêques du Brésil, quelques jours avant l'abolition brésilienne, présente l'esclavage comme contraire à ce que Dieu et la nature ont établi à l'origine, et relit toute l'histoire de l'Église comme un lent travail d'émancipation. Catholicae Ecclesiae, le 20 novembre 1890, soutient la campagne antiesclavagiste du cardinal Lavigerie en Afrique et institue une quête annuelle pour le rachat des esclaves. Des justes titres, il n'est plus question.
Chez nous : l'esclavage en Nouvelle-France
Le lecteur québécois aurait tort de croire que cette histoire s'est jouée ailleurs. L'historien Marcel Trudel a recensé environ 4 200 esclaves dans la vallée du Saint-Laurent et les Pays d'en haut entre le XVIIe siècle et 1834 : environ les deux tiers étaient des Autochtones, que l'on appelait « panis » quelle que fût leur nation, et un tiers des Noirs. Le premier connu, un enfant de Madagascar ou de Guinée, arrive à Québec en 1629 avec les frères Kirke ; il est instruit par le jésuite Paul Le Jeune et baptisé en 1633 sous le nom d'Olivier Le Jeune. Le 13 avril 1709, l'ordonnance de l'intendant Raudot donne à la pratique sa base légale : panis et Noirs achetés appartiennent « en pleine propriété » à leurs acquéreurs.
Ces esclaves étaient surtout des domestiques, jeunes, et ils mouraient jeunes : l'âge moyen au décès relevé par Trudel est d'environ quatorze ans pour les panis et dix-huit ans pour les Noirs. Ils étaient baptisés, inscrits aux registres paroissiaux, parfois mariés à l'église et enterrés au cimetière commun, ce qui est précisément la raison pour laquelle nous connaissons leur existence.
Parmi les propriétaires figurent des gouverneurs, des marchands, des officiers, et aussi des membres du clergé et des communautés : Trudel nomme notamment les Jésuites, les Récollets, les Sulpiciens, les Ursulines, les Frères de la Charité, ainsi que Marguerite d'Youville, que l'Église a canonisée en 1990. On ne connaît pas de voix d'Église qui se soit élevée, en Nouvelle-France, contre l'institution. La sainteté d'une personne n'efface pas les angles morts de son époque, et il n'y a rien à gagner à les taire. L'esclavage prit fin ici le 1er août 1834, par une loi du Parlement britannique.
Développement ou revirement ?
Reste la question de fond. Le juge et historien américain John T. Noonan y a vu la preuve que l'enseignement moral de l'Église peut changer du tout au tout : ce qui était toléré hier est déclaré aujourd'hui intrinsèquement mauvais. Le cardinal Avery Dulles lui a répondu que l'Église n'a jamais enseigné que l'esclavage fût un bien, qu'elle a toujours condamné la réduction d'innocents en servitude, et que le magistère récent vise les formes d'esclavage qui nient les droits fondamentaux de la personne, celles précisément que les papes condamnaient depuis 1435. Le débat n'est pas clos entre théologiens, et il n'y a pas lieu de le trancher ici. Mais on peut distinguer trois niveaux.
Ce qui est de foi
Tout homme est créé à l'image de Dieu, racheté par le Christ, appelé à la même béatitude. Cela n'a jamais varié, et c'est de là que Grégoire de Nysse, Paul III et Léon XIII ont tiré leurs conclusions. Aucun concile ni aucun pape n'a jamais défini que l'esclavage fût légitime.
Ce qui fut un enseignement commun, et ne l'est plus
La doctrine des justes titres a été enseignée pendant des siècles par les théologiens approuvés et reprise par des organes romains jusqu'en 1866. Elle n'a jamais eu le statut d'une définition de foi, mais il serait malhonnête de la réduire à l'opinion de quelques-uns. Le magistère l'a abandonnée, non pas en reniant un principe, mais en reconnaissant enfin ce que ce principe exigeait. C'est ce que Newman appelait un développement : l'idée était là dès l'origine, ses conséquences ont mis un temps scandaleusement long à être tirées.
Ce que l'Église enseigne aujourd'hui
Le concile Vatican II range l'esclavage parmi les pratiques « infâmes » :
Tout ce qui est offense à la dignité de l'homme, comme les conditions de vie sous-humaines, les emprisonnements arbitraires, les déportations, l'esclavage, la prostitution, le commerce des femmes et des jeunes […] : toutes ces pratiques et d'autres analogues sont, en vérité, infâmes. Tandis qu'elles corrompent la civilisation, elles déshonorent ceux qui s'y livrent plus encore que ceux qui les subissent et insultent gravement à l'honneur du Créateur. - Concile Vatican II, constitution pastorale Gaudium et spes, n. 27.
Jean-Paul II, dans l'encyclique Veritatis splendor (1993, n. 80), reprend cette liste comme exemple d'actes intrinsèquement mauvais, que nulle intention ni circonstance ne peut rendre bons. Et le Catéchisme en tire la règle :
Le septième commandement proscrit les actes ou entreprises qui, pour quelque raison que ce soit, égoïste ou idéologique, mercantile ou totalitaire, conduisent à asservir des êtres humains, à méconnaître leur dignité personnelle, à les acheter, à les vendre et à les échanger comme des marchandises. C'est un péché contre la dignité des personnes et leurs droits fondamentaux que de les réduire par la violence à une valeur d'usage ou à une source de profit. - Catéchisme de l'Église catholique, n. 2414.
Tableau de synthèse
| Texte ou événement | Date | Portée |
| Lettre à Philémon ; Galates 3, 28 | vers 55-60 | L'esclave baptisé est « un frère bien-aimé » ; la distinction perd toute valeur devant Dieu, sans abolition civile. |
| Concile de Gangres, canon 3 | vers 340 | Anathème contre qui pousse les esclaves à fuir « sous prétexte de piété ». |
| Grégoire de Nysse, homélie IV sur l'Ecclésiaste | vers 379 | Première critique de l'esclavage en lui-même, au nom de l'image de Dieu ; voix isolée. |
| Eugène IV, Sicut dudum | 1435 | Libération des Canariens sous peine d'excommunication. |
| Nicolas V, Dum diversas et Romanus Pontifex | 1452 et 1455 | Autorise le Portugal à réduire Sarrasins et païens « en servitude perpétuelle » ; sert de caution à la traite. |
| Paul III, Sublimis Deus | 1537 | Les Indiens et tous les peuples sont « véritablement des hommes », libres et propriétaires ; sanctions révoquées en 1538. |
| Saint-Office, réponse sur la traite des Noirs | 1686 | Condamne la capture, l'achat et la vente de Noirs inoffensifs ; sans effet pratique. |
| Ordonnance Raudot | 1709 | Légalise l'esclavage des panis et des Noirs en Nouvelle-France ; des communautés religieuses en possèdent. |
| Grégoire XVI, In supremo apostolatus | 1839 | Condamne la traite et interdit de la défendre ; lue de façon restrictive aux États-Unis. |
| Instruction du Saint-Office | 1866 | Maintient que l'esclavage n'est pas en soi contraire au droit naturel, sous condition de justes titres. |
| Léon XIII, In plurimis et Catholicae Ecclesiae | 1888 et 1890 | Condamnation de l'esclavage comme tel ; soutien à la campagne de Lavigerie. |
| Gaudium et spes 27 ; Veritatis splendor 80 ; Catéchisme 2414 | 1965, 1993, 1992 | L'esclavage est « infâme », intrinsèquement mauvais, contraire au septième commandement. |
Conclusion
Le 22 février 1992, sur l'île de Gorée, au large de Dakar, Jean-Paul II s'est arrêté devant la porte par laquelle on embarquait les captifs. Il a parlé d'un « honteux commerce, auquel ont pris part des personnes baptisées mais qui n'ont pas vécu leur foi », et il a ajouté : « Il convient que soit confessé en toute vérité et humilité ce péché de l'homme contre l'homme, ce péché de l'homme contre Dieu. » Puis : « De ce sanctuaire africain de la douleur noire, nous implorons le pardon du ciel. » Un pape qui demande pardon ne défend pas un dossier. Il fait ce que l'Évangile demande à tout pécheur, et il rend par là son Église plus crédible que ne le ferait n'importe quelle plaidoirie.
On peut retenir de cette histoire deux choses à la fois. La première est que l'idée qui a fini par rendre l'esclavage impensable (tout être humain est à l'image de Dieu, et le Christ est mort pour lui) est une idée biblique, portée par l'Église, et que les abolitionnistes, de Grégoire de Nysse aux capucins de La Havane, l'ont puisée là. La seconde est que posséder la vérité ne garantit pas qu'on la vive : il a fallu dix-huit siècles, et bien des compromissions, pour que le corps entier entende ce que sa propre foi lui disait.
L'Église a canonisé en 2000 une ancienne esclave soudanaise, Joséphine Bakhita, enlevée à neuf ans, vendue cinq fois, marquée de cent quarante-quatre cicatrices, morte religieuse canossienne à Schio en 1947. Benoît XVI ouvre par son histoire son encyclique sur l'espérance. Elle avait trouvé, disait-elle, un Maître d'une tout autre sorte, qui l'aimait et qui avait lui-même été battu. L'esclavage n'a pas disparu : la traite des personnes prospère sous nos yeux, et le verset de la lettre à Timothée sur les « trafiquants d'êtres humains » n'a rien perdu de son actualité. La question n'est plus de savoir ce que l'Église aurait dû dire en 1452. Elle est de savoir ce que nous ne voyons pas aujourd'hui.
Articles similaires

Le Concile de Constantinople IV (869-870) : La condamnation du schisme de Photius et la primauté du pape

Introduction aux grands conciles de l'Église : pourquoi sont-ils essentiels pour comprendre la foi catholique aujourd'hui ?

Les croisades : ce que disent les sources

Le massacre des saints innocents est-il historique?

L'Inquisition : ce que disent les archives

Le Concile de Trente (1545-1563) : La réponse catholique à la Réforme protestante

Le Concile de Latran I (1123) : Réforme de l'Église et affirmation de l'indépendance ecclésiastique

Le Concile de Constantinople II (553) : La confirmation des décisions précédentes et la condamnation des « Trois Chapitres »

Le Concile de Vienne (1311-1312) : Suppression des Templiers et réforme de l'Église

Le Concile de Constance (1414-1418) : Fin du Grand Schisme d'Occident et réformes ecclésiastiques

L'affaire Galilée : ce que disent les documents

Le Concile de Latran IV (1215) : Le grand concile de la réforme et de la définition dogmatique

Le Concile de Lyon I (1245) : La déposition de l'empereur Frédéric II et la réforme de l'Église

Le Concile de Nicée I (325) : L'affirmation de la divinité du Christ

Luc se contredit-il sur la date de la naissance de Jésus ?

Le Concile Vatican II (1962-1965) : Renouveau et ouverture de l'Église au monde moderne

Le Concile d'Éphèse (431) : Marie, Mère de Dieu et l’unité de la personne du Christ

Le Concile de Chalcédoine (451) : La définition de la double nature du Christ

Un argument logique pour la papauté

La Bible contient-elle des mythes?
