Quelque part entre 230 et 260 de notre ère, dans la petite ville romaine de Nida, sur le site de l'actuelle Francfort, on enterra un homme d'environ quarante ans. Sous son menton, là où il l'avait portée de son vivant, reposait une minuscule capsule d'argent de trois centimètres et demi, munie de deux œillets pour passer un cordon. Elle contenait une feuille d'argent roulée, si fine et si corrodée que personne ne put la dérouler sans la détruire.

Il a fallu attendre 2024 et un tomodensitomètre pour la lire. Le texte, dix-huit lignes en latin, commence par « Saint, saint, saint » et se termine par une citation de saint Paul : devant Jésus Christ, tout genou fléchira, au ciel, sur la terre et sous la terre, et toute langue confessera. Présentée le 11 décembre 2024 par la ville de Francfort et l'Université Goethe, la découverte a aussitôt été qualifiée de plus ancien témoignage chrétien connu au nord des Alpes.

Au-delà du record, cette petite feuille de métal nous fait entrer dans la foi d'un chrétien ordinaire, aux confins de l'Empire, plus d'un demi-siècle avant la conversion de Constantin, au temps où les empereurs Dèce et Valérien persécutaient les chrétiens. Et elle nous ramène à l'un des textes les plus anciens et les plus audacieux du Nouveau Testament.

Une découverte faite par un scanner

La tombe 134 du cimetière de la Heilmannstraße, à Francfort-Praunheim, a été fouillée en 2017-2018 par le service municipal du patrimoine. Le cimetière bordait Nida, chef-lieu d'un district romain de Germanie supérieure, abandonné vers 275-280 quand Rome évacua les territoires à l'est du Rhin. Cet abandon fournit une date limite ; le brûle-parfum et le vase de céramique déposés dans la tombe permettent de la situer plus précisément entre 230 et 260.

Dès 2019, des radiographies montrèrent que la feuille d'argent portait une inscription, mais elle restait illisible. En mai 2024, le Centre Leibniz pour l'archéologie (LEIZA) de Mayence en réalisa un scanner à haute résolution, puis un « déroulement » virtuel de la feuille en trois dimensions. L'épigraphiste Markus Scholz, de l'Université Goethe de Francfort, put alors reconstituer le texte, lettre par lettre.

Ce que dit le texte

Voici la traduction que nous proposons à partir de la lecture publiée par l'équipe de Francfort. Les points d'interrogation signalent les passages dont la lecture reste incertaine :

Au nom de saint Titus. Saint, saint, saint ! Au nom de Jésus Christ, Fils de Dieu ! Le Seigneur du monde résiste de toutes ses forces à toutes les attaques (?). Le Dieu (?) accorde l'accès au bien-être. Que ce moyen de salut (?) protège l'homme qui s'abandonne à la volonté du Seigneur Jésus Christ, Fils de Dieu, puisque devant Jésus Christ tous les genoux fléchissent, ceux du ciel, ceux de la terre et ceux de sous la terre, et que toute langue confesse. - Inscription d'argent de Francfort, milieu du IIIe siècle, d'après la lecture de Markus Scholz.

Trois traits ont frappé les spécialistes. Le texte est en latin, alors que les amulettes de l'époque sont presque toujours rédigées en grec ou en hébreu. Il abrège le nom de Jésus Christ à la manière des manuscrits chrétiens, avec les lettres grecques IH et XP surmontées d'un trait, ce que les paléographes appellent les nomina sacra. Enfin, il est entièrement chrétien : pas d'invocation de divinités païennes, pas d'anges ou de noms hébreux mêlés à ceux du Christ, alors que les amulettes de ce temps mélangent volontiers les traditions.

L'hymne aux Philippiens

Les dernières lignes reprennent la finale d'un passage que saint Paul écrivit aux chrétiens de Philippes vers le milieu des années 50, depuis sa prison. Beaucoup d'exégètes y voient un hymne que l'Apôtre cite plutôt qu'il ne le compose, ce qui en ferait l'un des plus anciens textes chrétiens qui nous soient parvenus. La question reste discutée, mais le rythme du passage est indéniable :

Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu. Mais il s'est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s'est abaissé, devenant obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix. C'est pourquoi Dieu l'a exalté : il l'a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers, et que toute langue proclame : « Jésus Christ est Seigneur » à la gloire de Dieu le Père. - Philippiens 2, 6-11

Le mouvement est celui d'une descente puis d'une remontée : celui qui avait la condition de Dieu s'abaisse jusqu'à la croix, et Dieu l'élève au-dessus de tout. La tradition parle de kénose, d'après le verbe grec traduit par « il s'est anéanti », littéralement « il s'est vidé ».

Mais la finale, celle que cite l'amulette, cache une audace que le lecteur moderne ne perçoit pas toujours. Paul y reprend presque mot pour mot un oracle d'Isaïe où c'est le Dieu d'Israël, le seul Dieu, qui parle de lui-même :

Oui, je suis Dieu : il n'en est pas d'autre ! Je le jure par moi-même ! De ma bouche sort la justice, la parole irrévocable. Devant moi, tout genou fléchira, toute langue en fera le serment.- Isaïe 45, 22-23

L'hommage universel qu'Isaïe réservait au Dieu unique, Paul l'adresse à Jésus. Et le « Nom qui est au-dessus de tout nom », dans la bouche d'un juif pieux comme Paul, ne peut guère désigner que le Nom divin lui-même, que la Bible grecque rendait par Kyrios, « Seigneur ». Confesser que « Jésus Christ est Seigneur », c'est lui reconnaître ce Nom. Voilà ce qu'un habitant de Nida portait sur sa poitrine moins de deux siècles plus tard.

Un maillon dans une chaîne de témoins

L'amulette ne prouve pas à elle seule que les premiers chrétiens adoraient le Christ comme Dieu. Elle s'ajoute à une chaîne de témoins qui va dans ce sens, et c'est ce qui fait son intérêt.

Vers 112, Pline le Jeune, gouverneur de Bithynie, écrit à l'empereur Trajan que les chrétiens qu'il a interrogés se réunissent à jour fixe avant l'aube pour chanter un hymne au Christ « comme à un dieu » (carmen Christo quasi deo dicere). Le témoin est païen et hostile ; il n'a aucune raison d'embellir.

Vers 180, saint Irénée, évêque de Lyon, résume la foi que l'Église a reçue des apôtres. Dans ce résumé, qui est une des premières formulations de la « règle de foi », il cite précisément ce verset des Philippiens : c'est devant le Christ Jésus, notre Seigneur, Dieu, Sauveur et Roi, que tout genou doit fléchir. Et il ajoute aussitôt que les Églises fondées en Germanie n'ont pas une autre foi que celles d'Espagne, des Celtes, d'Orient, d'Égypte ou de Libye. On n'avait jusqu'ici aucune trace matérielle de ces chrétiens de Germanie à cette époque. Un demi-siècle plus tard, l'homme de Nida porte au cou le verset même qu'Irénée plaçait au cœur de la foi commune.

L'amulette éclaire aussi l'histoire de la prière. Le triple « Saint » vient de la vision d'Isaïe au Temple, où les séraphins se crient l'un à l'autre :

Saint ! Saint ! Saint, le Seigneur de l'univers ! Toute la terre est remplie de sa gloire. - Isaïe 6, 3

L'Apocalypse le met dans la bouche des quatre Vivants qui entourent le trône, et saint Clément de Rome le cite déjà vers 96 en invitant les chrétiens à s'unir à la louange des anges. Mais son usage comme acclamation chrétienne n'était guère documenté avant le IVe siècle. L'inscription de Francfort suggère qu'il circulait bien plus tôt, et jusque dans les provinces les plus lointaines. C'est ce même cri que nous reprenons à chaque messe, au Sanctus.

Enfin, la citation des Philippiens n'est pas celle de la Vulgate, la version latine révisée à la fin du IVe siècle, en partie par saint Jérôme, qui s'imposera ensuite en Occident. C'est un témoin, parmi les plus anciens, des premières traductions latines de la Bible, ce que les spécialistes appellent la Vetus Latina.

Et saint Titus ?

L'invocation qui ouvre le texte est la plus mystérieuse. Si la lecture est juste, il s'agit selon toute vraisemblance de Tite, le disciple et compagnon de Paul, destinataire de l'une de ses lettres :

Je m'adresse à toi, Tite, mon véritable enfant selon la foi qui nous est commune. […] Si je t'ai laissé en Crète, c'est pour que tu finisses de tout organiser et que, dans chaque ville, tu établisses des Anciens comme je te l'ai commandé moi-même. - Tite 1, 4-5,

Ce serait le plus ancien témoignage connu d'une invocation de Tite, et l'un des plus anciens d'une invocation adressée à un saint. Pourquoi Tite, à Francfort, loin de la Crète où la tradition le fait évêque ? Peut-être parce que son nom était lié à celui de Paul, dont on citait la lettre ; peut-être à cause d'un lien personnel que nous ignorons. Il faut ici avouer notre ignorance plutôt que bâtir des hypothèses.

Une amulette chrétienne ? Ce qu'en dit l'Église

Un lecteur catholique pourrait être gêné, et il aurait raison de se poser la question. Le Catéchisme est net :

Toutes les pratiques de magie ou de sorcellerie par lesquelles on prétend domestiquer les puissances occultes pour les mettre à son service et obtenir un pouvoir surnaturel sur le prochain, (fût-ce pour lui procurer la santé), sont gravement contraires à la vertu de religion. […] Le port des amulettes est lui aussi répréhensible. - Catéchisme de l'Église catholique, n. 2117.

Dès le IVe siècle, le concile de Laodicée interdisait aux clercs de fabriquer des phylactères, et les Pères de l'Église reprochaient souvent aux fidèles de chercher dans des objets une protection qu'ils devaient attendre de Dieu seul. L'amulette de Nida appartient à ce monde de pratiques que l'Église a toujours regardées avec méfiance, et il n'y a pas lieu de le cacher.

Mais il faut aussi regarder ce qu'elle contient. Point de formule secrète ni de nom barbare destiné à contraindre une puissance ; le texte ne prétend rien « domestiquer ». Il place l'homme qui la porte sous le nom de Jésus Christ, Fils de Dieu, et demande la protection pour celui qui « s'abandonne à la volonté du Seigneur ». On est plus près de la prière que de la magie, et plus près de nos médailles bénites que des talismans païens. L'Église distingue précisément ces choses : ce qui compte n'est pas l'objet mais la foi de celui qui le porte, et un sacramental ne vaut que par la prière de l'Église et la disposition de celui qui le reçoit. On peut supposer, sans pouvoir le prouver, que l'homme de Nida vivait sa foi avec les moyens de son temps, comme tant de chrétiens après lui.

Ce qui reste à établir

L'enthousiasme doit rester mesuré, et plusieurs spécialistes l'ont rappelé. En février 2025, dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung, l'historien de l'Église ancienne Christoph Markschies et le spécialiste du judaïsme Peter Schäfer ont mis en garde contre une « tour d'hypothèses » bâtie avant la publication scientifique complète. Ils rappellent que les amulettes de cette époque ont un caractère presque interreligieux, que le texte roulé dans sa capsule n'était pas fait pour être lu par son porteur, et que le nom de Jésus n'est pas à lui seul une preuve de foi chrétienne.

Ces réserves sont saines. Elles ne remettent pas en cause, pour autant qu'on puisse en juger, les deux points forts du dossier : la datation, qui repose sur le contexte archéologique de la tombe, et le caractère chrétien du texte, qui ne se limite pas au nom de Jésus mais l'appelle « Fils de Dieu », emploie les abréviations chrétiennes et cite une lettre de Paul. Plusieurs lectures de détail restent en revanche ouvertes, notamment au début et au milieu du texte. Les premières études spécialisées ont paru en 2025, et d'autres suivront.

Tableau de synthèse

Élément de l'inscriptionSource biblique ou ancienneCe qu'il nous apprend
« Au nom de saint Titus »Lettre à Tite ; 2 Corinthiens ; GalatesInvocation d'un saint parmi les plus anciennes connues, si la lecture est confirmée
« Saint, saint, saint »Isaïe 6, 3 ; Apocalypse 4, 8 ; Clément de Rome (vers 96)Le Trisagion était en usage bien avant son attestation liturgique du IVe siècle
Abréviations IH XPUsage des manuscrits chrétiens (nomina sacra)Un scribe formé aux habitudes des copistes chrétiens
« Jésus Christ, Fils de Dieu »Marc 1, 1 ; confessions de foi anciennesUne confession christologique explicite, sans mélange païen ni juif
« Tout genou fléchira… toute langue confessera »Philippiens 2, 10-11, reprenant Isaïe 45, 23La divinité du Christ portée au cou d'un laïc de Germanie ; la même citation que la règle de foi d'Irénée
Texte latinTraductions latines antérieures à la VulgateUn témoin précoce de la Bible latine
Tombe de Nida (230-260)Irénée, Contre les hérésies I, 10, 2 (vers 180)Première trace matérielle des chrétiens de Germanie dont parlait Irénée

Conclusion

Nous ne connaissons pas le nom de l'homme de Nida. Nous savons seulement qu'il avait une quarantaine d'années, qu'il vivait dans une petite ville de garnison au bord de l'Empire, et qu'il a voulu emporter dans la tombe, contre sa peau, la confession que Jésus Christ est Seigneur. Il ne pouvait pas savoir que les derniers mots de sa prière seraient lus dix-sept siècles plus tard, grâce à des machines qu'il n'aurait pas pu imaginer.

Il ne pouvait pas savoir non plus que ces mots, l'Église ne cesserait jamais de les chanter. Chaque samedi soir, aux premières vêpres du dimanche, la liturgie des Heures fait chanter aux prêtres, aux religieux et aux fidèles du monde entier le cantique des Philippiens, jusqu'à sa finale : « Jésus Christ est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père ». La prochaine fois que nous le chanterons, nous pourrons penser à ce frère inconnu de Germanie, et à la communion des saints qui nous relie à lui.