Les croisades : ce que disent les sources

Demandez autour de vous ce que furent les croisades. La réponse vient vite : des colonnes de fanatiques lancées sans raison sur un Orient paisible, pillant et massacrant au nom de Dieu, avec la promesse du paradis pour qui tuerait le plus d'infidèles ; en somme, la répétition générale du colonialisme. Demandez ensuite à certains apologistes, et la réponse est presque l'inverse : des guerres purement défensives, une réplique chevaleresque à quatre siècles d'agressions, dont un catholique n'aurait rien à regretter, sinon quelques bavures.
Les deux récits ont un point commun : ils se passent des sources. Or les sources abondent. Chroniques latines, arabes, byzantines et hébraïques, lettres des croisés eux-mêmes, canons des conciles, registres pontificaux, et des centaines de chartes par lesquelles les partants réglaient leurs affaires avant le départ. Presque tout est édité, traduit, discuté. Ce que ce dossier raconte est moins confortable que les deux légendes : une entreprise de pénitence répondant à un appel réel, qui a ruiné la plupart de ceux qui y sont allés, et qui a aussi produit des massacres que l'Église a elle-même fini par pleurer publiquement.
Une précaution de méthode : le monde de 1095
On ne peut pas juger un événement sans savoir dans quel monde il surgit. Au moment où Urbain II prêche à Clermont, les terres chrétiennes des premiers siècles ont changé de maîtres depuis longtemps. La Syrie, la Palestine, l'Égypte, l'Afrique du Nord, l'Espagne : toutes ces régions, cœur du christianisme antique, ont été conquises par les armées musulmanes entre le VIIe et le VIIIe siècle. Jérusalem est prise en 638. Sur les cinq patriarcats de l'Église ancienne, trois (Alexandrie, Antioche, Jérusalem) vivent sous domination islamique.
Il faut aussitôt corriger l'image que ce rappel pourrait suggérer. Cette domination n'était pas une persécution permanente. Le statut de la dhimma garantissait aux chrétiens et aux juifs une existence légale, moyennant un impôt spécifique et une infériorité juridique assumée ; les pèlerinages latins vers Jérusalem ont continué pendant des siècles. Mais elle n'était pas non plus la coexistence idyllique qu'on lui prête parfois. En 1009, le calife al-Hakim fait raser l'église du Saint-Sépulcre, l'édifice le plus vénéré de la chrétienté ; elle sera rebâtie quelques décennies plus tard avec l'aide byzantine. Surtout, la seconde moitié du XIe siècle change la donne : les Turcs seldjoukides écrasent l'armée byzantine à Manzikert en 1071, déferlent sur l'Asie Mineure, région chrétienne depuis saint Paul, et rendent les routes de pèlerinage dangereuses.
C'est dans ce contexte que l'empereur byzantin Alexis Comnène envoie des ambassadeurs au concile de Plaisance, en mars 1095, demander au pape une aide militaire occidentale. La croisade n'est donc pas une agression surgie de nulle part contre un monde pacifique : elle répond à un appel au secours d'un empire chrétien réel. Mais l'honnêteté oblige à dire l'autre moitié : Jérusalem était sous domination musulmane depuis plus de quatre siècles et demi, et nul événement unique ne venait de « provoquer » l'Occident. Le mot de légitime défense, au sens strict, ne décrit pas davantage l'affaire que celui d'agression gratuite.
Clermont : ce que le pape a dit, ce qu'on lui a fait dire
Le 27 novembre 1095, au concile de Clermont, Urbain II lance son appel. Le paradoxe est que nous ne savons pas exactement ce qu'il a dit. Aucune transcription n'existe ; les quatre versions principales du discours (Foucher de Chartres, Robert le Moine, Baudri de Bourgueil, Guibert de Nogent) ont été rédigées après 1099, par des auteurs qui connaissaient la victoire et récrivaient l'appel à la lumière du dénouement. Elles divergent considérablement. Les historiens s'appuient donc de préférence sur les pièces contemporaines : les lettres d'Urbain II aux Flamands et aux Bolonais, et le canon du concile conservé dans les notes de l'évêque Lambert d'Arras, qui siégeait à Clermont :
Quiconque sera parti pour Jérusalem afin de libérer l'Église de Dieu, par seule dévotion et non pour acquérir honneur ou argent, ce voyage lui sera compté pour toute pénitence.
Concile de Clermont (1095), canon 2, d'après les actes conservés par Lambert d'Arras
Ce texte mérite d'être lu de près, car c'est lui qui fonde l'indulgence de croisade, l'un des points les plus caricaturés du dossier. Ce qui est promis n'est pas le paradis, et la condition n'est pas de tuer : c'est le voyage lui-même, entrepris « par seule dévotion », qui remplace les pénitences dues pour des péchés déjà confessés. Dans la discipline de l'époque, les pénitences pouvaient être écrasantes, des années de jeûnes et de privations ; le pèlerinage armé, coûteux et périlleux, en tient lieu. Le Catéchisme formule aujourd'hui la doctrine qui s'est précisée à partir de là :
L'indulgence est la rémission devant Dieu de la peine temporelle due pour les péchés dont la faute est déjà effacée, rémission que le fidèle bien disposé obtient à certaines conditions déterminées, par l'action de l'Église, laquelle, en tant que dispensatrice de la rédemption, distribue et applique par son autorité le trésor des satisfactions du Christ et des saints.
Catéchisme de l'Église catholique, n° 1471, citant Paul VI, Indulgentiarum doctrina
Deux précisions d'honnêteté. D'abord, la théologie de l'indulgence était encore en formation en 1095, et les prédicateurs populaires ont certainement présenté la promesse plus grossièrement que le canon ne l'énonce ; des croisés sont partis convaincus que mourir en route ouvrait directement le ciel. Ensuite, le cri « Dieu le veut », que les chroniqueurs placent en réponse au discours, a réellement servi d'étendard à des violences que rien dans les textes pontificaux n'autorisait. Un mot d'ordre n'est pas responsable de tout ce qu'on lui fait couvrir, mais il n'est pas non plus innocent de tout.
Qui partait, et pourquoi
La légende matérialiste a longtemps tenu le haut du pavé : les croisés seraient des cadets sans terre, partis chercher en Orient les fiefs et le butin que l'Europe leur refusait. Cette thèse avait un défaut : personne n'avait vérifié. C'est le travail qu'a fait l'historien Jonathan Riley-Smith en dépouillant les chartes par lesquelles les premiers croisés finançaient leur départ, vendant ou hypothéquant leurs terres, le plus souvent auprès de monastères, ce qui explique que ces actes aient été conservés.
Le résultat est sans appel. Partir en croisade coûtait à un chevalier environ quatre fois son revenu annuel. Les partants n'étaient pas des cadets déshérités mais très souvent des seigneurs établis, entraînant leurs frères et leurs vassaux, et engageant le patrimoine familial pour des générations. La plupart de ceux qui survécurent rentrèrent chez eux plus pauvres qu'ils n'étaient partis ; une petite minorité resta en Orient, et les États latins manquèrent chroniquement d'hommes pendant deux siècles, ce qui est difficile à concilier avec l'image d'une ruée vers l'or. Ce que les chartes montrent, ce sont des motivations de pénitents : la peur du jugement, le désir de réparer, l'attachement au Sépulcre. Riley-Smith a résumé la chose en parlant de la croisade comme d'un acte d'amour pénitentiel, ce qui ne veut pas dire que ces hommes étaient doux : la même piété cohabitait avec une brutalité que la suite allait montrer.
Les taches que les sources ne permettent pas d'effacer
La vallée du Rhin, printemps 1096
Avant même que l'armée principale ne se mette en route, des bandes parties d'elles-mêmes, dont la plus tristement célèbre est celle du comte Emich de Flonheim, se tournent contre les communautés juives de Spire, Worms, Mayence et Cologne. Le raisonnement des tueurs nous est rapporté par les chroniques hébraïques contemporaines : pourquoi aller venger le Christ au bout du monde quand ses « ennemis » vivent à notre porte ? Des milliers de juifs sont massacrés ou acculés au suicide collectif pour échapper au baptême forcé ; la mémoire juive a retenu 1096 comme une blessure fondatrice.
Que fit l'Église ? Les sources, y compris juives, sont claires : les évêques tentèrent de protéger. Celui de Spire réussit à sauver l'essentiel de sa communauté ; l'archevêque de Mayence abrita les juifs dans son palais, qui fut pris d'assaut. Le baptême forcé était contraire au droit de l'Église, et l'empereur Henri IV autorisa les survivants baptisés de force à revenir au judaïsme. Vers 1120, le pape Calixte II promulgua la bulle Sicut Judaeis, plaçant les juifs sous protection pontificale ; ses successeurs la renouvelèrent des dizaines de fois. Et quand les mêmes violences menacèrent de reprendre à la deuxième croisade, en 1146, saint Bernard de Clairvaux se déplaça en personne pour faire taire le moine Radulf qui les prêchait, écrivant que quiconque touche à un juif touche à la prunelle de l'œil de Jésus. Mais l'honnêteté impose le solde complet : c'est bien la prédication de la croisade qui a libéré ces pogroms, la protection épiscopale a souvent échoué, et aucun des chefs massacreurs ne fut jugé.
Jérusalem, 15 juillet 1099
La prise de Jérusalem s'achève en massacre. Aucun historien sérieux ne le nie, et les chroniqueurs latins ne cherchaient pas à le cacher : ils s'en vantaient. Raymond d'Aguilers écrit que dans le Temple, on chevauchait dans le sang jusqu'au mors des chevaux. Mais ce détail, précisément, doit alerter le lecteur : c'est une citation quasi littérale de l'Apocalypse, un topos littéraire et non un relevé de terrain.
On se mit à fouler hors de la ville, et de la cuve sortit du sang, jusqu'à hauteur du mors des chevaux, sur une distance de mille six cents stades.
Apocalypse 14, 20
Les chiffres demandent la même critique. Le total de 70 000 morts, encore répété aujourd'hui, vient d'Ibn al-Athir, qui écrit plus d'un siècle après les faits ; un lettré musulman contemporain, Ibn al-Arabi, parle de 3 000 tués dans la mosquée al-Aqsa. L'étude de référence de Benjamin Kedar conclut à un massacre massif se comptant en milliers, probablement entre 3 000 et 10 000 victimes, sur deux ou trois jours, ce qu'aucune arithmétique ne rend petit. Les documents de la Geniza du Caire attestent par ailleurs des survivants, des captifs rachetés et des expulsés : tuerie de masse, oui ; extermination totale, non. Et il faut ajouter au dossier ce que les chroniqueurs latins eux-mêmes n'ont pas caché : quelques mois plus tôt, au siège de Maarat an-Noumane, des croisés affamés avaient mangé des cadavres. Les sources ne permettent ni la légende des 70 000, ni la version édulcorée d'une prise de ville ordinaire.
Constantinople, avril 1204
Un siècle plus tard, la quatrième croisade, détournée de son but faute de pouvoir payer la flotte vénitienne, s'achève par le sac de la plus grande ville chrétienne du monde. Le pape Innocent III avait pourtant interdit, sous peine d'excommunication, toute attaque contre des terres chrétiennes ; quand les croisés prirent la ville hongroise de Zara en 1202, il les excommunia effectivement. Rien n'y fit. Les 12 et 13 avril 1204, Constantinople est pillée, ses églises profanées, ses habitants tués ou violés. Apprenant l'ampleur du désastre, Innocent III écrivit à son légat Pierre Capuano une lettre restée célèbre : ces soldats qui devaient tourner leur épée contre les infidèles l'ont plongée dans le sang chrétien, sans épargner ni la religion, ni l'âge, ni le sexe. La rupture entre chrétiens d'Orient et d'Occident, déjà consommée en droit depuis 1054, devint une blessure de chair. C'est de ce sac que Jean-Paul II demandera pardon à Athènes, huit siècles plus tard.
Ce que les croisades n'étaient pas
Trois contresens circulent, que les sources permettent d'écarter. Le premier : les croisades auraient été des guerres de conversion forcée. Or les appels pontificaux parlent de libérer les églises et de protéger les pèlerins, jamais de baptiser par l'épée, et le droit de l'Église condamnait le baptême forcé. Dans les États latins, la population musulmane a conservé son culte : le voyageur andalou Ibn Jubayr, traversant la région de Tyr en 1184, note avec embarras que les paysans musulmans y sont mieux traités par les Francs que certains de leurs frères par des seigneurs musulmans. Ce témoignage d'un pèlerin de La Mecque n'est pas suspect de complaisance.
Le deuxième : un colonialisme avant la lettre. Le schéma colonial suppose une métropole qui exploite ; ici, l'argent et les hommes ont coulé d'Occident vers l'Orient pendant deux siècles, à fonds perdus. Le troisième : la rancune musulmane ininterrompue depuis neuf cents ans. L'historiographie a montré, notamment avec Carole Hillenbrand, que le monde musulman a largement oublié les croisades après la chute des États latins, et que la mémoire vive qu'on lui connaît aujourd'hui est une réactivation du XIXe siècle : le premier livre arabe consacré aux croisades date de 1899. Les croisades sont devenues un symbole moderne bien plus qu'elles ne sont restées un souvenir continu.
Ce qui reste, et qui est grave
Écarter les caricatures n'acquitte pas le dossier. Il reste qu'au nom du Christ, des armées chrétiennes ont massacré des juifs rhénans, des habitants de Jérusalem et des chrétiens de Constantinople. Il reste que l'instrument forgé en 1095, la guerre pénitentielle indulgenciée, a ensuite servi contre des chrétiens : croisade contre les albigeois, croisades politiques contre les ennemis du pape, autant de dossiers distincts mais issus du même moule. Il reste enfin une question théologique que les meilleurs esprits médiévaux n'ont jamais complètement fermée : celle de la compatibilité entre la guerre sainte et la parole du Seigneur à Gethsémani.
Rentre ton épée, car tous ceux qui prennent l'épée périront par l'épée.
Matthieu 26, 52
L'Église contemporaine n'a pas éludé. Le 12 mars 2000, lors de la journée du pardon du grand Jubilé, Jean-Paul II a confessé publiquement les fautes commises au service de la vérité par la violence, ainsi que les péchés contre le peuple d'Israël et contre l'unité des chrétiens. Le 4 mai 2001, à Athènes, devant l'archevêque orthodoxe Christodoulos, il a demandé pardon à Dieu pour toutes les occasions où des fils et filles de l'Église catholique ont péché contre leurs frères orthodoxes, en nommant expressément le sac dramatique de Constantinople. Ces paroles ne réécrivent pas l'histoire ; elles reconnaissent ce que les sources disaient déjà.
| Ce qui circule | Ce que montrent les sources |
| Les croisades furent une agression sans provocation contre un monde musulman pacifique. | Elles répondent à l'appel à l'aide de l'empire byzantin après Manzikert (1071) et à l'insécurité des pèlerinages, dans un Orient autrefois chrétien conquis aux VIIe et VIIIe siècles. Mais Jérusalem était sous domination musulmane depuis plus de quatre siècles : « riposte immédiate » ne convient pas davantage. |
| Les croisés partaient s'enrichir. | Les chartes de départ montrent l'inverse : un coût d'environ quatre fois le revenu annuel d'un chevalier, des terres vendues ou hypothéquées, et des survivants rentrés appauvris. Les États latins ont manqué d'hommes pendant deux siècles. |
| On promettait le paradis à qui tuerait des infidèles. | Le canon de Clermont promet que le pèlerinage accompli « par seule dévotion » tiendra lieu de pénitence. L'indulgence remet des peines, elle n'est ni un permis de tuer ni un billet pour le ciel ; les déformations sont venues de la prédication populaire. |
| Il y eut 70 000 morts à Jérusalem en 1099. | Ce chiffre apparaît plus d'un siècle après les faits. Une source musulmane contemporaine parle de 3 000 tués à la mosquée al-Aqsa ; les estimations critiques actuelles se comptent en milliers. Le massacre est réel et massif, le chiffre est légendaire. |
| « Le sang montait jusqu'au mors des chevaux. » | La formule de Raymond d'Aguilers démarque l'Apocalypse (14, 20) : c'est une image biblique de jugement, un procédé littéraire, non une mesure. |
| Les croisades visaient à convertir les musulmans de force. | Les textes pontificaux parlent de libérer les églises et les pèlerins ; le baptême forcé était condamné par le droit de l'Église, et les musulmans d'Outremer ont conservé leur culte, comme en témoigne le voyageur musulman Ibn Jubayr en 1184. |
| L'Église a organisé les pogroms de 1096. | Les massacreurs étaient des bandes condamnées par la hiérarchie ; les évêques ont protégé les juifs, avec des succès inégaux, et la papauté a promulgué puis sans cesse renouvelé la bulle de protection Sicut Judaeis. Mais c'est la prédication de la croisade qui a déchaîné ces violences, et leurs chefs n'ont jamais été punis. |
| Les musulmans n'ont jamais pardonné les croisades. | Après la chute des États latins, les croisades occupent une place mineure dans la mémoire musulmane pendant des siècles ; leur charge symbolique actuelle est une construction des XIXe et XXe siècles. |
Conclusion
Les croisades ne sont ni le crime originel de l'Occident ni une épopée à encadrer. Ce sont des guerres médiévales, prêchées comme des pèlerinages de pénitence, menées par des hommes qui pouvaient hypothéquer tout ce qu'ils possédaient pour aller prier sur un tombeau, puis franchir en une matinée la distance qui sépare le pèlerin du massacreur. Les sources obligent à tenir les deux bouts, et c'est peut-être la leçon la plus utile qu'elles donnent à l'apologète : on ne défend pas la vérité avec des demi-vérités confortables.
Il y a enfin quelque chose que ni la légende noire ni la légende dorée ne savent quoi faire : une Église qui demande pardon. Quand Jean-Paul II nomme le sac de Constantinople devant le successeur des évêques qui l'ont subi, il ne cède pas à la mode de la repentance ; il fait exactement ce que la foi demande devant un péché établi, le confesser. C'est aussi cela, prendre l'histoire au sérieux : ni s'en servir comme d'une arme, ni la fuir comme un reproche, mais la regarder assez longtemps pour pouvoir en répondre.
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