Le 22 octobre 1844, des milliers de personnes attendirent le retour du Christ. Le prédicateur William Miller l'avait calculé, ses disciples avaient vendu leurs biens. Le jour passa comme les autres, et l'épisode reste connu sous le nom de Grande Déception. En mai 2011, le prédicateur radiophonique Harold Camping annonça la même chose avec des milliers de panneaux publicitaires ; il repoussa la date de cinq mois, puis reconnut son erreur. Entre les deux, il y eut les dates de 1914 et de 1925, celle de 1992, celle de 2012 et bien d'autres encore. Le tableau de chasse de ces annonces affiche un score inchangé : aucune n'a jamais eu lieu.

Devant ce spectacle, deux réactions sont tentantes. La première consiste à se passionner pour les signes des temps et à traquer les indices d'une fin proche. La seconde, plus fréquente chez les catholiques, consiste à ne plus y penser du tout. Or nous professons chaque dimanche que le Christ reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts. Cet article voudrait examiner ce que l'Église croit exactement sur ce point, ce qu'elle ne croit pas, et ce que cette attente change pour aujourd'hui.

Le mot et la chose

Ce que signifie parousie

Le terme vient du grec parousia. Dans la langue courante de l'époque, il ne désignait rien de mystérieux : il servait à nommer l'arrivée officielle d'un souverain ou d'un gouverneur dans une cité, la visite solennelle avec tout son apparat. Le mot dit donc deux choses à la fois, la venue et la présence. Appliqué au Christ, il n'évoque pas d'abord une catastrophe, mais une visite royale, celle du Roi qui vient chez les siens.

Cette nuance change tout. Le vocabulaire chrétien primitif ne parle pas de la fin du monde comme d'un effondrement, mais de la manifestation de quelqu'un. Ce n'est pas un événement dont le sujet serait le monde, mais un événement dont le sujet est le Christ.

Un article du Credo, non une opinion

Il faut le rappeler, car beaucoup de catholiques rangent ce sujet parmi les curiosités pour amateurs de prophéties. Le retour du Christ figure dans le Symbole des Apôtres et dans le Symbole de Nicée-Constantinople, celui que l'on récite à la messe. On y professe qu'il reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts, et que son règne n'aura pas de fin. Ce n'est donc pas une hypothèse pieuse mais un article de foi, situé au même rang que la Résurrection.

Ce que dit le Nouveau Testament

La promesse de l'Ascension

Le point de départ se trouve au premier chapitre des Actes des Apôtres. Les disciples viennent de voir Jésus leur être enlevé, et deux hommes en vêtements blancs les tirent de leur contemplation :

Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? Ce Jésus qui a été enlevé au ciel d'auprès de vous, viendra de la même manière que vous l'avez vu s'en aller vers le ciel. Actes des Apôtres 1, 11

Deux enseignements y sont contenus. D'abord, celui qui reviendra est le même que celui qui est parti : ce n'est pas une force ni un principe, c'est une personne, et c'est Jésus. Ensuite, il reviendra de la même manière, c'est-à-dire visiblement. La remarque paraît anodine ; elle se révélera décisive plus loin.

Une venue publique

Jésus lui-même a écarté par avance toute idée d'un retour discret ou réservé à quelques initiés. Le chapitre 24 de l'évangile selon saint Matthieu est explicite : comme l'éclair part de l'orient et brille jusqu'à l'occident, ainsi sera la venue du Fils de l'homme. L'image est choisie pour son évidence. Personne n'a besoin qu'on lui signale un éclair. Le contexte immédiat le confirme, puisque Jésus met en garde contre ceux qui diront que le Messie se trouve ici ou là, dans le désert ou dans une pièce retirée.

Les morts et les vivants

Saint Paul, écrivant aux Thessaloniciens qui s'inquiétaient du sort de leurs défunts, décrit la scène en termes sobres :

Au signal donné par la voix de l'archange, et par la trompette divine, le Seigneur lui-même descendra du ciel, et ceux qui sont morts dans le Christ ressusciteront d'abord. Ensuite, nous les vivants, nous qui sommes encore là, nous serons emportés sur les nuées du ciel, en même temps qu'eux, à la rencontre du Seigneur. Première lettre aux Thessaloniciens 4, 16-17

Notons le mouvement du texte. Il n'y a pas ici une évacuation des vivants d'un côté et un retour du Christ de l'autre, mais un seul et même événement : le Seigneur descend, les morts ressuscitent, les vivants sont emportés à sa rencontre. L'image est celle d'une cité qui sort au-devant du souverain qui arrive, pour l'escorter jusque chez elle. Et Paul conclut par ce qui était son but : réconfortez-vous les uns les autres. Ce passage n'a pas été écrit pour effrayer, mais pour consoler des endeuillés.

Le déjà et le pas encore

Pour situer correctement la parousie, il faut tenir ensemble deux affirmations que l'on sépare trop souvent.

La première est que le Royaume est déjà commencé. Le Christ est ressuscité, il règne, l'Esprit est donné, l'Église est le germe et le commencement du Royaume sur la terre. Le chrétien ne vit donc pas dans l'attente d'un salut qui n'aurait pas encore eu lieu : l'essentiel est accompli, et il l'est depuis Pâques.

La seconde est que tout n'est pas achevé. Le mal subsiste, la mort frappe encore, l'injustice n'a pas dit son dernier mot. Ce que la parousie apportera n'est pas un salut supplémentaire, mais la manifestation publique et définitive de celui qui est déjà donné. C'est pourquoi la prière la plus ancienne de l'Église chrétienne, conservée en araméen dans le Nouveau Testament, est un appel : Marana tha, Seigneur, viens. Le dernier verset de l'Apocalypse dit la même chose. L'attente chrétienne n'est pas une inquiétude, c'est un désir.

Ce que l'Église ne sait pas

Le jour et l'heure

Sur ce point, l'Écriture est d'une netteté qui ne laisse aucune marge :

Quant à ce jour et à cette heure-là, nul ne les connaît, pas même les anges des cieux, pas même le Fils, mais seulement le Père, et lui seul. Matthieu 24, 36

La formule est saisissante. Non seulement les hommes l'ignorent, mais les anges aussi, et le texte va jusqu'à dire que le Fils lui-même, dans sa condition d'homme parmi les hommes, n'a pas reçu mission de le révéler. Après une telle parole, prétendre calculer une date revient à s'attribuer une connaissance que le Christ a explicitement déclarée réservée au Père.

Imminent ne veut pas dire proche

Le Catéchisme emploie pourtant un mot qui surprend : depuis l'Ascension, dit-il, l'avènement du Christ dans la gloire est imminent, même s'il ne nous appartient pas de connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa seule autorité. Comment concilier ces deux affirmations ?

La réponse tient à ce que le mot imminent signifie ici. Il ne s'agit pas d'une proximité chronologique, comme si l'événement devait survenir bientôt au sens du calendrier. Il s'agit d'un caractère permanent : depuis l'Ascension, rien ne manque plus, aucune étape ne reste à franchir, l'histoire est entrée dans son dernier âge. La venue peut survenir à tout moment, ce qui est très différent de dire qu'elle surviendra prochainement. Le chrétien vit donc dans une attente sans échéance, ce qui est exactement ce que le Christ demandait en disant de veiller.

Pourquoi fixer une date est une faute spirituelle

On croit souvent que l'erreur des Miller et des Camping fut une erreur de calcul. Elle est plus profonde. Fixer une date, c'est vouloir échanger la veille contre la certitude, remplacer la confiance par la maîtrise. Celui qui connaît la date n'a plus besoin de veiller : il lui suffit d'attendre le bon moment pour se préparer. Or c'est précisément ce que la parabole de l'intendant et celle des dix jeunes filles interdisent.

Les conséquences pastorales sont d'ailleurs lourdes. Chaque annonce ratée laisse derrière elle des personnes ruinées, des familles brisées, et beaucoup qui abandonnent la foi. C'est une raison suffisante pour que l'Église se tienne à l'écart de ces spéculations, et pour que les catholiques s'en méfient lorsqu'ils les rencontrent en ligne.

Trois contrefaçons à écarter

Le millénarisme

La première est l'attente d'un règne terrestre du Christ, d'une durée de mille ans, qui s'établirait avant le jugement définitif. Cette lecture s'appuie sur un passage du chapitre 20 de l'Apocalypse, compris au pied de la lettre. L'Église l'a écartée. Le Catéchisme est direct : elle a rejeté cette falsification du Royaume à venir sous le nom de millénarisme, y compris sous sa forme mitigée. Le Saint-Office avait déjà déclaré, en 1944, que même la version atténuée de cette doctrine ne pouvait être enseignée avec sûreté.

La raison de fond mérite d'être comprise, car elle vaut pour les trois contrefaçons. Le Royaume ne s'accomplira pas par un triomphe historique de l'Église selon un progrès ascendant, mais par une victoire de Dieu sur le déchaînement ultime du mal. Autrement dit, l'espérance chrétienne ne se réalise pas à l'intérieur de l'histoire, elle la traverse et la dépasse.

L'enlèvement de l'Église

La deuxième est aujourd'hui la plus répandue, du moins dans les milieux évangéliques, et elle gagne le monde francophone par les romans, les films et les vidéos. Elle enseigne que le Christ viendra une première fois de façon secrète pour enlever les chrétiens avant une période de grande tribulation, laissant les autres derrière eux, puis reviendra une seconde fois en gloire.

Une précision d'équité s'impose ici, car la confusion est facile. Le fait d'être emporté à la rencontre du Seigneur est bel et bien dans l'Écriture : c'est le passage de la lettre aux Thessaloniciens cité plus haut, et les catholiques y croient. Ce que l'Église ne reçoit pas, c'est le système qui divise le retour du Christ en deux venues séparées, dont la première serait secrète. Ce système porte le nom de dispensationalisme et il a une date de naissance : il a été formulé vers 1830 par John Nelson Darby, prédicateur irlandais des Frères de Plymouth, puis diffusé par les conférences de Powerscourt et popularisé par la Bible annotée de Scofield en 1909.

L'argument décisif n'est pas historique, mais scripturaire. Un enlèvement secret s'accorde mal avec l'éclair qui brille d'un bout du ciel à l'autre, avec la trompette et la voix de l'archange, et avec la promesse faite à l'Ascension d'un retour semblable au départ. Le tableau ci-dessous rassemble les points de divergence.


L'enlèvement dispensationalisteLa foi catholique
Nombre de venuesDeux temps distincts : un enlèvement secret, puis un retour glorieux plus tardUne seule venue glorieuse, à la fin des temps
Caractère de l'événementDiscret, invisible au monde, qui constate seulement des disparitionsPublic et manifeste, comme l'éclair qui traverse le ciel
L'Église et l'épreuve finaleRetirée de la terre avant la grande tribulationElle traverse l'épreuve à la suite de son Seigneur
Le règne de mille ansRègne terrestre du Christ après son retourRejeté par l'Église sous le nom de millénarisme
Ancienneté de la doctrineFormulée vers 1830 par John Nelson DarbyProfessée dans le Credo depuis les premiers siècles


Le messianisme sécularisé

La troisième contrefaçon est la moins repérée, parce qu'elle ne se présente pas sous des habits religieux. Le Catéchisme la signale pourtant dans le même paragraphe que le millénarisme : c'est la prétention d'accomplir dans l'histoire, par les seules forces humaines, l'espérance qui ne peut s'achever qu'au-delà d'elle. Toute idéologie qui promet une société définitivement réconciliée, un homme enfin nouveau, une fin de l'histoire obtenue par la politique ou par la technique, rejoue sur un autre registre la même illusion. L'Église y voit une falsification, et l'expérience du vingtième siècle lui a donné raison de façon sanglante.

Ce que l'Église attend vraiment

Une épreuve avant la gloire

L'espérance catholique n'est pas optimiste au sens naïf du terme. Le Catéchisme enseigne qu'avant l'avènement du Christ, l'Église doit passer par une épreuve finale qui ébranlera la foi de nombreux croyants, et que cette épreuve prendra la forme d'une imposture religieuse offrant aux hommes une solution apparente à leurs problèmes au prix de l'apostasie. L'Église n'entrera dans la gloire qu'à travers une ultime Pâque, suivant son Seigneur dans sa mort et sa résurrection.

Cette perspective a de quoi surprendre ceux qui imaginent le christianisme comme une religion du progrès continu. Elle a aussi de quoi rassurer : elle signifie qu'un affaiblissement de l'Église ne réfute pas la foi, puisqu'il était annoncé.

Le jugement

La parousie coïncide avec le jugement dernier, qui n'est pas un second procès après le jugement particulier de chacun à sa mort, mais sa manifestation publique. Ce qui était caché sera révélé : les conséquences bonnes ou mauvaises de chaque vie, jusque dans leurs prolongements les plus lointains. Le sens de toute l'histoire apparaîtra alors, et l'on comprendra que la justice de Dieu a triomphé de toutes les injustices commises. Pour les victimes de l'histoire, dont personne n'a jamais reconnu le tort subi, cette affirmation n'est pas une menace : elle est peut-être la plus consolante de toute la foi chrétienne.

Des cieux nouveaux et une terre nouvelle

Enfin, l'attente chrétienne ne porte pas sur la destruction du monde mais sur sa transfiguration. L'Écriture annonce des cieux nouveaux et une terre nouvelle. La création elle-même, dit saint Paul, sera libérée de la servitude de la corruption. Et notre corps y aura part, puisque nous professons la résurrection de la chair. Le christianisme n'attend pas l'évasion des âmes hors d'un monde méprisé, mais le renouvellement de tout ce qui est.

Comment vivre cette attente

Reste la question pratique, la seule que le Christ ait vraiment traitée. À aucun moment il ne donne d'indications permettant de calculer quoi que ce soit. En revanche, il donne une consigne, et il la répète : veillez, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur vient.

Veiller n'est ni scruter l'actualité ni vivre dans la peur. C'est mener sa vie de telle sorte que la venue du maître ne soit jamais une mauvaise nouvelle. La parabole qui suit immédiatement cette consigne, chez saint Matthieu, ne parle ni de signes ni de dates : elle parle d'un serviteur à qui l'on a confié une maison, et la seule question posée est de savoir s'il a fait son travail. De même, la grande page du jugement, au chapitre suivant, ne demande pas si l'on a su déchiffrer les temps, mais si l'on a donné à manger, visité, vêtu, accueilli.

Il y a là une ironie qui devrait faire réfléchir. Ceux qui se passionnent pour la fin des temps cherchent souvent dans les prophéties un savoir que l'Évangile ne donne pas, alors que l'Évangile donne en toutes lettres le critère de l'examen. La meilleure préparation à la parousie n'est pas de savoir quand elle aura lieu ; c'est de vivre aujourd'hui de telle manière qu'elle puisse arriver.

Conclusion : une visite, non une catastrophe

Nous avons commencé par des dates ratées, il faut finir par autre chose. Le mot parousie, on l'a vu, désignait l'arrivée d'un roi dans sa ville. Ce que l'Église attend n'est donc pas un cataclysme, mais quelqu'un. Et elle l'attend sans savoir quand, ce qui est la condition même d'une attente véritable, car une attente dont on connaîtrait le terme ne serait plus qu'un compte à rebours.

C'est pourquoi la parousie, correctement comprise, n'est pas un sujet d'angoisse. Elle est la promesse que l'histoire a un sens, que le mal ne dispose pas du dernier mot, et que celui qui est parti reviendra. Les premiers chrétiens ne l'ont pas traduite par la peur mais par une prière de deux mots, la plus brève et la plus audacieuse qu'ils aient formulée, et qui reste la nôtre : Seigneur, viens.