Cinquante millions de morts. Soixante-huit millions. Cent millions, selon certains sites. Les chiffres attribués à l'Inquisition circulent avec une assurance inversement proportionnelle à leur fondement. Ils dépassent parfois la population entière de l'Europe de l'époque. Face à cette inflation, la tentation catholique est de basculer dans l'excès contraire et de présenter l'Inquisition comme un tribunal bienveillant injustement calomnié.

Ces deux réflexes trahissent la même chose : le refus de regarder les archives. Or elles existent, elles ont été dépouillées, et le Saint-Siège lui-même a commandé le travail. Cet article ne propose ni la légende noire ni le blanchiment, mais l'état de la recherche — y compris quand elle dérange.

Une précaution de méthode : il n'y a pas eu « une » Inquisition

La première erreur, celle qui commande toutes les autres, consiste à parler de l'Inquisition au singulier, comme d'une institution unique traversant les siècles. Il n'en est rien. Sous ce mot se rangent des tribunaux différents par l'époque, le territoire, l'autorité de tutelle et les procédures. Trois grands ensembles doivent être distingués, car tout le reste de cet article y renvoie.

L'Inquisition médiévale

Elle naît en deux temps. En novembre 1184, au concile de Vérone, le pape Lucius III promulgue la bulle Ad abolendam, qui charge les évêques de rechercher les hérétiques dans leur diocèse : c'est l'Inquisition dite épiscopale, dirigée principalement contre les cathares et les vaudois. Le dispositif se révèle inefficace, les évêques étant souvent absents ou accaparés. En 1231, Grégoire IX publie la constitution Excommunicamus et confie la tâche à des juges délégués relevant directement du pape, choisis surtout chez les dominicains et les franciscains. C'est l'Inquisition pontificale, dont l'activité culmine dans le Languedoc du XIVe siècle avant de décliner.

Les Inquisitions ibériques

Établie en 1478, l'Inquisition espagnole est d'une tout autre nature, et c'est elle que visent presque toutes les accusations. Elle durera jusqu'en 1834. Sa particularité, décisive pour la suite, est d'être un tribunal d'Église placé sous le contrôle de la couronne : ce sont les souverains qui nomment les juges. Le Portugal se dote en 1536 d'une institution calquée sur ce modèle, active jusqu'en 1821. Ces deux tribunaux forment donc une catégorie à part, ni pleinement romaine ni proprement civile.

L'Inquisition romaine

Créée en 1542 par Paul III dans le contexte de la Réforme, elle relève directement de l'autorité pontificale. C'est elle qui jugera Giordano Bruno puis Galilée. Elle est l'ancêtre lointain de l'actuel dicastère pour la doctrine de la foi, dont les méthodes n'ont évidemment plus rien de commun.

Pourquoi la distinction change tout

Confondre ces institutions permet d'additionner sans scrupule des victimes de tribunaux séparés par cinq siècles et par des continents, puis d'imputer le total à « l'Église ». C'est le mécanisme même de la légende noire. Plus grave encore, on y verse aussi les condamnations prononcées par des tribunaux purement civils, qui n'avaient aucun lien avec l'Inquisition. Distinguer, ce n'est pas excuser : c'est refuser de juger sur un dossier truqué.

Comment un tribunal d'exception est né

Le contexte : l'hérésie comme crime social

Pour comprendre sans anachronisme, il faut se rappeler que la société médiévale ne séparait pas l'ordre religieux de l'ordre civil. L'hérésie n'y était pas perçue comme une opinion privée, mais comme une subversion de l'ordre public, au même titre que la trahison. C'est le pouvoir civil, souvent, qui réclamait la répression le plus durement, la foule allant parfois jusqu'au lynchage. Cette mentalité n'excuse rien ; elle explique pourquoi personne, ou presque, ne songeait alors à la contester.

Une innovation judiciaire ambiguë

Le mot inquisition désigne d'abord une procédure. Dans le droit ancien, la procédure accusatoire exigeait un accusateur privé, qui risquait gros s'il échouait. La procédure inquisitoire permet au juge de s'autosaisir et de mener lui-même l'enquête. Comparée à l'ordalie ou au duel judiciaire qu'elle remplaçait, elle représentait un progrès rationnel : on interrogeait des témoins, on consultait des juristes, un notaire consignait tout par écrit. C'est d'ailleurs à cette obsession de l'écrit que nous devons de pouvoir aujourd'hui contredire les légendes. Mais la même procédure, en concentrant sur le juge l'enquête et le jugement, ouvrait la porte aux abus que l'on sait.

La bulle Ad extirpanda et la torture

Le 15 mai 1252, quelques semaines après l'assassinat de l'inquisiteur Pierre de Vérone, Innocent IV promulgue la bulle Ad extirpanda, qui autorise l'usage de la torture dans des conditions définies. Il faut le dire sans détour : c'est un acte d'une gravité que rien ne relativise. On peut noter que la torture judiciaire était alors pratique courante des tribunaux civils depuis la redécouverte du droit romain, et que les tribunaux d'Église en encadrèrent l'usage plus strictement que les juridictions séculières. Ce contexte éclaire la décision ; il ne la justifie pas.

L'Inquisition espagnole : une institution d'État

Une création royale autorisée par Rome

Le 1er novembre 1478, la bulle Exigit sinceræ devotionis affectus de Sixte IV accorde à Isabelle de Castille et à Ferdinand d'Aragon ce qu'ils réclamaient depuis l'année précédente : la faculté de nommer eux-mêmes les inquisiteurs. C'est là toute la différence avec l'Inquisition médiévale. Les Rois Catholiques, hantés par le projet d'unifier religieusement et politiquement leurs royaumes, obtiennent un tribunal dont ils désignent les juges et dont l'exécution des sentences relève du bras séculier. L'institution est canoniquement autorisée par Rome, mais elle fonctionne comme un instrument de la monarchie.

Les protestations de Sixte IV

La suite est peu connue et mérite de l'être. Dès les premiers autodafés de Séville, en 1481, le pape s'alarme de la rigueur des inquisiteurs. Le 29 janvier 1482, dans une lettre à Ferdinand, il reconnaît avoir accordé trop vite cette juridiction, croyant qu'elle fonctionnerait comme l'Inquisition pontificale. La même année, une bulle dénonce en termes sévères l'appât du gain, les jugements expéditifs et les mauvais traitements infligés à des chrétiens, et réclame que les évêques exercent un contrôle sur le tribunal. Rome ouvre aussi une possibilité d'appel pour les inculpés. Ces demandes resteront lettre morte : la couronne tient son instrument et n'entend pas le rendre.

Ce que cela n'excuse pas

Il serait malhonnête d'en conclure que l'Église n'a rien à se reprocher. C'est un pape qui a autorisé l'institution ; ce sont des clercs, dominicains pour beaucoup, qui y ont siégé ; c'est l'autorité spirituelle qui a servi de fondement à la poursuite. Torquemada était religieux. Reconnaître le poids du pouvoir royal, c'est établir une responsabilité partagée, non une innocence.

Les chiffres : ce que disent les archives

D'où viennent les chiffres fantaisistes

La plupart des nombres qui circulent descendent d'un seul ouvrage : l'Histoire critique de l'Inquisition d'Espagne, publiée en 1817 par Juan Antonio Llorente, ancien secrétaire du Saint-Office devenu son adversaire. Il avançait près de 32 000 personnes brûlées en personne et plus de 17 000 en effigie pour la seule Espagne. Ses extrapolations, fondées sur des estimations plutôt que sur un dépouillement, sont aujourd'hui tenues pour très exagérées par les spécialistes. Elles ont pourtant été recopiées pendant deux siècles, puis gonflées encore par des auteurs militants jusqu'aux dizaines de millions que l'on trouve aujourd'hui en ligne.

Le symposium du Vatican

À la demande de Jean-Paul II, la commission historico-théologique du grand jubilé de l'an 2000 réunit au Vatican, du 29 au 31 octobre 1998, une cinquantaine d'historiens d'Europe et d'Amérique du Nord, catholiques et non catholiques. Les archives du Saint-Office leur sont ouvertes. Les actes paraissent en 2004 sous la direction du professeur Agostino Borromeo, de l'université La Sapienza : un volume de près de 800 pages. Le résultat central est que, sur environ 125 000 procès instruits en Espagne, la proportion des condamnations à mort avoisine 1 %.

D'autres travaux convergent. Le dépouillement par Gustav Henningsen et Jaime Contreras des rapports annuels envoyés à la Suprema donne, pour la période 1540-1700, 44 674 procès recensés, dont 826 exécutions en personne et 778 exécutions en effigie, c'est-à-dire sur un mannequin, l'accusé étant en fuite ou déjà mort. L'historien Edward Peters, de son côté, estime à quelque 3 000 le nombre de condamnations à mort effectivement exécutées en Espagne entre 1550 et 1800.

Lire les chiffres sans les mélanger

Le tableau ci-dessous rassemble les principaux ordres de grandeur. Il est divisé en deux blocs qu'il ne faut jamais confondre : d'abord les tribunaux d'Église, c'est-à-dire les Inquisitions distinguées plus haut, ensuite les tribunaux civils, donnés à titre de comparaison. La colonne du milieu précise, pour chaque juridiction, de qui elle relevait — car c'est précisément ce que la légende noire brouille.

JuridictionNature du tribunalCe que donnent les archives


Tribunaux d'Église — les Inquisitions
Inquisition médiévale (1184 – XIVe siècle)Église — autorité épiscopale puis pontificaleRegistre de Bernard Gui, Toulouse, 1308-1323, le mieux conservé : 42 remises au bras séculier sur quelque 930 sentences, soit environ 4,5 % 1
Inquisition espagnole (1478-1834)Église — mais sous contrôle de la couronne d'EspagneEnviron 125 000 procès, près de 1 % de condamnations à mort 2
Inquisition espagnole, 1540-1700Idem44 674 procès recensés ; 826 exécutions en personne et 778 en effigie 3
Inquisition espagnole, 1550-1800IdemEnviron 3 000 condamnations à mort effectivement exécutées 4
Inquisition portugaise (1536-1821)Église — sous contrôle de la couronne du PortugalEnviron 5,7 % des quelque 13 000 procès du XVIe et du début du XVIIe siècle 2
Inquisition romaine (à partir de 1542)Église — autorité pontificale directeEnviron 1 250 condamnations à mort pour 51 000 à 75 000 causes jugées en Italie 5
Tribunaux civils — pour comparaison
Chasses aux sorcières en Europe, XVe-XVIIIe siècleCivils en très large majorité, dans des régions souvent passées à la RéformeQuelque 100 000 procès pour 40 000 à 60 000 exécutions 6
Anvers, 1557-1562Civils — juridictions locales des Pays-Bas103 hérétiques exécutés en cinq ans, davantage que dans toute l'Espagne durant la même période 7


Trois enseignements se dégagent de cette mise en regard. D'abord, aucune des trois Inquisitions ne s'approche, même de loin, des chiffres colportés : additionnées, elles ne dépassent pas quelques milliers d'exécutions en six siècles, là où Llorente en annonçait plus de trente mille pour la seule Espagne. Ensuite, la plus meurtrière fut l'espagnole, précisément celle qui échappait le plus à Rome et dépendait le plus d'un pouvoir politique. Enfin, la répression la plus sanglante de toute cette période — les chasses aux sorcières — ne fut pas le fait des Inquisitions, mais de tribunaux civils, dans des régions souvent gagnées par la Réforme.

La dernière ligne du tableau mérite qu'on s'y arrête. En cinq ans, les juridictions locales d'Anvers ont exécuté plus d'hérétiques que l'Inquisition espagnole dans tout son territoire durant la même période. On comprend alors une donnée qui surprend toujours : il est arrivé que des accusés cherchent à faire porter leur cause devant le tribunal du Saint-Office plutôt que devant la justice civile, dont les prisons étaient pires et les peines plus lourdes. Cela ne dit pas que l'Inquisition fut douce ; cela dit que le monde autour d'elle était dur.

Le procès des sorcières : l'inverse de la légende

Aucun dossier n'est plus systématiquement inversé que celui-là. Dans l'imaginaire commun, l'Inquisition et la chasse aux sorcières se confondent. Les archives disent presque le contraire.

Où les bûchers ont brûlé

La grande vague de persécution des sorcières se déploie entre le XVIe et le XVIIe siècle, principalement en Europe du Nord et centrale, et elle est très majoritairement le fait de tribunaux civils, dans des régions souvent passées à la Réforme. On estime à quelque 100 000 le nombre de procès pour sorcellerie en Europe, pour quarante à soixante mille condamnations à mort. L'Espagne inquisitoriale, elle, y a fort peu contribué.

Le scepticisme espagnol

Le Conseil de l'Inquisition espagnole avait posé dès 1526 des principes de prudence en la matière, et mis en garde ses juges, dès 1538, contre une lecture crédule du Malleus maleficarum, le manuel des chasseurs de sorcières. La démonstration la plus éclatante vient de l'affaire basque de Zugarramurdi. En 1609, des villageois se dénoncent spontanément ; l'affaire enfle jusqu'à des milliers de dénonciations, impliquant des centaines d'enfants.

Il faut ici être exact, car l'apologétique facile s'arrête trop tôt : le tribunal de Logroño a bel et bien condamné, et l'autodafé de novembre 1610 s'est soldé par des exécutions. L'Inquisition n'a pas les mains propres dans cette affaire. Mais la suite est remarquable. Chargé de publier l'édit de grâce, l'inquisiteur Alonso de Salazar Frías parcourt la région pendant près de huit mois et reprend le dossier à la racine, par une méthode empirique : il interroge, recoupe, vérifie. Il recueille des milliers de confessions et ne trouve aucune preuve matérielle. Ses mémoires, envoyés entre 1612 et 1614, exposent son scepticisme.

Le 29 août 1614, le Conseil se range à son analyse. En 1617 paraît le texte que Salazar appelait l'édit du silence : le tribunal reconnaît ses erreurs et impose la discrétion en matière de sorcellerie. Ce fut le dernier grand procès de sorcellerie de l'Inquisition espagnole. Pendant que l'Europe des tribunaux civils entrait dans sa phase la plus meurtrière, l'Espagne inquisitoriale en sortait, sur la foi d'une enquête menée par un de ses propres juges. L'évêque de Pampelune avait d'ailleurs écrit dès mars 1610 que cette chasse reposait sur des mensonges et de l'illusion.

Ce qui reste, et qui est grave

Tout ce qui précède corrige des chiffres. Rien n'efface la substance du problème, et l'honnêteté exige de la nommer.

Des hommes ont été jugés pour leurs convictions religieuses. Des milliers ont été torturés, emprisonnés, dépouillés de leurs biens, marqués à vie par l'infamie. Des innocents ont été exécutés. La procédure était secrète, le nom des accusateurs caché, la défense entravée. Les conversos, ces juifs convertis souvent contraints, furent soupçonnés en masse et brisés en tant que groupe. Et derrière la question des méthodes, il y a le principe même : l'idée que la foi puisse être imposée par la contrainte, et que l'erreur religieuse relève du bras armé de l'État.

Le maître d'œuvre du symposium du Vatican l'a lui-même dit sans détour : il ne s'agit pas de présenter l'Inquisition comme une institution morale, et le fait que des gens aient été jugés pour leurs croyances demeure entier. Simplement, pour un historien, les nombres comptent. Réduire une victime à un chiffre serait indigne ; en inventer des millions ne rend pas justice à celles qui ont réellement souffert.

Le jugement de l'Église sur elle-même

La réponse catholique la plus solide à ce dossier n'est pas une plaidoirie. C'est le fait que l'Église a elle-même jugé cette part de son passé, et l'a fait dans son enseignement le plus officiel.

La liberté religieuse

Le 7 décembre 1965, le concile Vatican II promulgue la déclaration Dignitatis humanae, adoptée par 2 308 voix contre 70. Elle affirme que la personne humaine a droit à la liberté religieuse, que nul ne doit être contraint d'agir contre sa conscience ni empêché d'agir selon elle, et que la vérité ne s'impose que par sa propre force. C'est la condamnation de principe de toute contrainte en matière de foi — donc du fondement même sur lequel reposaient ces tribunaux.

La condamnation de la torture

Le Catéchisme de l'Église catholique va plus loin encore, dans un passage d'une franchise rare. Il rappelle que la torture qui recourt à la violence pour arracher des aveux, punir, effrayer ou assouvir la haine est contraire au respect de la personne et à sa dignité. Puis il reconnaît qu'en des temps passés ces pratiques cruelles furent couramment employées par des gouvernements légitimes, sans protestation des pasteurs de l'Église, lesquels adoptèrent dans leurs propres tribunaux les prescriptions du droit romain sur la torture (CEC 2297-2298). L'Église n'y plaide pas sa cause : elle s'accuse.

La demande de pardon du 12 mars 2000

Le premier dimanche de Carême de l'année jubilaire, en la basilique Saint-Pierre, Jean-Paul II préside une liturgie pénitentielle où l'Église confesse les fautes commises par ses membres au cours de l'histoire. Parmi elles, les méthodes contraires à l'Évangile employées au nom de la défense de la vérité. Le pape demande pardon pour les intolérances qui ont défiguré le visage de l'Église, et il redit ce qui est au cœur de la question : la vérité ne peut s'imposer qu'en vertu de la vérité elle-même.

Connaître les faits avant de demander pardon

C'est précisément pour cela que Jean-Paul II avait voulu le symposium de 1998 : il jugeait qu'avant de demander pardon, il fallait connaître les faits avec précision. Démarche exigeante, car elle interdit les deux facilités. On ne peut demander pardon pour des crimes qui n'ont pas eu lieu ; on ne peut pas davantage se cacher derrière des chiffres corrigés pour éviter ceux qui ont eu lieu.

Conclusion : la vérité n'a pas besoin du mensonge

L'Inquisition fut une institution injuste dans son principe, marquée par la torture, le secret et la contrainte des consciences, et l'Église l'a reconnu par la voix d'un concile, d'un catéchisme et d'un pape. Elle fut aussi, dans les faits, infiniment moins meurtrière que ne le prétendent les chiffres qui circulent, et souvent moins expéditive que les justices civiles de son temps.

Ces deux propositions sont vraies ensemble. Celui qui n'accepte que la première se prive de l'histoire ; celui qui ne retient que la seconde se prive de la conversion. Le chrétien n'a pas à défendre l'indéfendable, et la foi ne gagne jamais rien à un mensonge, fût-il consolant. Reste alors la seule position tenable, celle-là même que l'Église a fini par adopter : regarder les faits en face, reconnaître les fautes, et se souvenir que la vérité n'a jamais eu besoin du bras séculier pour être vraie.