Au printemps 2026, un film d’horreur produit par A24 et réalisé par le très jeune Kane Parsons a connu un succès retentissant auprès du public, et tout particulièrement chez les jeunes générations. Backrooms met en scène un homme qui découvre, dans le sous-sol de son magasin de meubles, une porte donnant sur un labyrinthe sans fin : des couloirs déserts, une moquette usée, des murs jaunâtres, le bourdonnement continu de néons qui n’éclairent rien d’autre que le vide. Aucune issue, aucun repos, aucun visage. Ce sous-genre, que l’on appelle l’horreur des « espaces liminaux », fascine une génération entière. Et cette fascination, loin d’être anodine, mérite d’être regardée avec les yeux de la foi : elle dit quelque chose de profond sur l’âme contemporaine et sur sa soif inavouée d’éternité.

Qu’est-ce qu’un « espace liminal » ?

Le mot « liminal » vient du latin limen, le seuil. Un espace liminal est un lieu de passage où l’on n’est censé que transiter : un couloir, une salle d’attente, un parking souterrain, un hall d’hôtel désert au milieu de la nuit. Ces lieux sont conçus pour être traversés, jamais habités. Quand ils se vident de toute présence humaine et qu’ils semblent s’étendre à l’infini, ils provoquent un malaise particulier : le sentiment d’être suspendu hors du temps, ni vraiment ici, ni ailleurs.

L’esthétique des Backrooms pousse cette intuition à son terme. Le décor n’est plus un seuil entre deux lieux réels : il est devenu un monde à lui seul, un entre-deux total dont on ne peut sortir. Le personnage erre sans but, sans carte, sans direction. Le spectateur, lui, ressent un vertige qu’il a du mal à nommer. Or ce vertige porte un nom dans la tradition chrétienne : c’est l’angoisse de l’âme qui a perdu son orientation vers Dieu.

Le labyrinthe sans issue, image de l’âme privée de sa fin

Saint Augustin a donné à cette expérience sa formule la plus célèbre, au seuil même de ses Confessions : « Tu nous as faits orientés vers toi, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en toi. » Tout le drame des espaces liminaux tient dans ce mot : sans repos. L’homme y est condamné à marcher sans jamais arriver, parce qu’il n’y a, dans ce monde clos sur lui-même, aucun terme vers lequel marcher.

La pensée catholique enseigne que l’homme est un être ordonné à une fin : il est fait pour Dieu, et toute son existence est un mouvement, un pèlerinage vers cette fin dernière. Retirez cette fin, et il ne reste qu’un mouvement sans direction, une errance. C’est exactement ce que met en images l’horreur liminale : un déplacement perpétuel qui ne mène nulle part, une marche qui n’est plus un chemin. Le labyrinthe des Backrooms est la traduction visuelle saisissante de ce que devient la vie humaine quand elle se ferme à la transcendance : non pas le mal violent et spectaculaire, mais quelque chose de plus sourd et de plus moderne : l’ennui infini, le vide poli, l’absence.

À ce monde sans issue, l’Évangile oppose une parole limpide. Le Christ ne dit pas qu’il montre un chemin : il dit qu’il est le Chemin. « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie » (Jn 14, 6). Là où le labyrinthe n’offre que des couloirs identiques se rebouclant sur eux-mêmes, le Christ ouvre une porte qui donne sur le Royaume : « Moi, je suis la Porte. Si quelqu’un entre en passant par moi, il sera sauvé » (Jn 10, 9). Toute la différence entre l’enfer de l’errance et l’espérance chrétienne tient dans ce passage du couloir fermé à la porte ouverte.

L’entre-deux : une intuition que l’imaginaire populaire redécouvre

Il est frappant de constater que cet imaginaire de l’entre-deux, ni ici, ni là, retrouve, sans le savoir, des intuitions très anciennes de la théologie chrétienne sur les états qui suivent la mort. La foi catholique a toujours su penser des réalités d’attente et de passage. Le purgatoire, en particulier, désigne cet état de purification de ceux qui meurent dans l’amitié de Dieu mais ont encore besoin d’être purifiés pour entrer dans la joie du ciel.

Il faut ici une grande précision, par fidélité à l’enseignement de l’Église. Le purgatoire n’a rien d’un couloir absurde et désespéré : il est tout entière tendu vers le ciel, animé par l’espérance et soutenu par la prière de l’Église. Ce n’est pas une errance sans fin, mais un seuil orienté vers la lumière. Il serait donc faux d’assimiler purement et simplement les Backrooms au purgatoire. Le rapprochement est instructif sur un autre plan : il révèle que l’homme contemporain, même sécularisé, ne parvient pas à se défaire de l’intuition d’un « après », d’un état intermédiaire, d’un passage. Il devine confusément que la mort n’est pas un mur, mais un seuil. La différence décisive, c’est que l’imaginaire liminal a perdu ce vers quoi le seuil s’ouvre : il garde l’attente, mais il a oublié la promesse.

L’horreur du vide comme symptôme spirituel

Pourquoi le vide fait-il peur à ce point ? Les Pères du désert connaissaient bien cette expérience : ils l’appelaient l’acedia, parfois traduite par « démon de midi ». C’est ce dégoût sourd, cette torpeur de l’âme qui ne sait plus pourquoi elle vit, ce sentiment que le temps s’étire sans raison et que rien n’a de saveur. L’acedia n’est pas la tristesse d’un deuil précis : c’est le vertige du vide, l’angoisse de l’âme qui a perdu le goût de Dieu et qui erre, désœuvrée, dans le couloir de ses propres journées.

Le succès de l’horreur liminale auprès d’une génération entière dit peut-être cela : un malaise diffus face à un monde qui a évacué la transcendance et qui ne laisse, à la place, qu’un bourdonnement de fond. Les néons des Backrooms éclairent un univers parfaitement fonctionnel et parfaitement vide, une image presque trop juste de ce que devient l’existence quand on l’a coupée de sa source. Ce que ces films mettent en scène comme une horreur, la tradition chrétienne l’a diagnostiqué depuis longtemps comme une misère spirituelle : non pas la souffrance, mais l’absence de sens.

Or l’angoisse, dans la perspective chrétienne, n’est jamais le dernier mot. Le creux que l’homme ressent est lui-même un signe : on ne peut souffrir de l’absence que de ce dont on a, secrètement, la nostalgie. Cette inquiétude est la trace en creux d’un appel. Le cœur qui ne trouve pas le repos atteste, par son inquiétude même, qu’il est fait pour un repos qu’aucun couloir de ce monde ne peut lui donner.

De la fascination à l’annonce : un point d’appui pour le témoignage

Voilà pourquoi un phénomène comme celui des Backrooms ne doit pas être méprisé ni simplement dénoncé. Il offre, pour qui veut témoigner de sa foi dans une société sécularisée, un point d’appui précieux. Plutôt que de partir de vérités abstraites qui glissent sur des oreilles distraites, on peut partir de ce que la culture contemporaine ressent déjà : ce vertige du vide, cette peur de l’errance, cette intuition qu’il y a un seuil au-delà du monde visible.

L’apologie de la foi a toujours su faire cela. Saint Paul, à Athènes, est parti d’un autel dédié « au dieu inconnu » pour annoncer le Dieu vivant. De même, on peut partir du « dieu absent » que pleurent en creux les espaces liminaux. Le malaise des Backrooms est une question que la culture se pose sans trouver la réponse : pourquoi ce vide nous angoisse-t-il tant ? La réponse chrétienne est lumineuse : parce que nous n’avons pas été faits pour le vide, mais pour la plénitude ; pas pour l’errance, mais pour la rencontre ; pas pour le couloir sans fin, mais pour le visage de Celui qui nous attend.

La béatitude que le Christ promet est l’exact contraire du labyrinthe : « Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu » (Mt 5, 8). Au terme de l’errance, il n’y a pas un mur, ni un couloir de plus, mais un Visage. C’est cette espérance que l’Église propose à un monde fatigué de tourner en rond : non pas une issue de secours, mais une Porte ; non pas une carte du labyrinthe, mais Celui qui est lui-même le Chemin.

Conclusion

L’horreur des espaces liminaux n’est pas qu’une mode passagère du cinéma. Elle est le symptôme d’une génération qui ressent, sans toujours pouvoir le nommer, le poids d’un monde privé de transcendance. En mettant en images le vertige du cœur sans repos, ces films donnent involontairement raison à saint Augustin. Ils dessinent en négatif ce que la foi propose en plein : une fin, un sens, un chemin, un repos. Aux couloirs sans fin, le chrétien répond par la certitude tranquille du pèlerin qui sait où il va, car il marche à la suite de Celui qui a dit : « Je suis le Chemin. »