Pourquoi les images bibliques nous semblent parfois si étranges?

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Domenichino, La Vierge à la Licorne (1605)

Une des difficultés pour certains d'accepter le christianisme est que certaines des choses décrites dans la Bible sont... un peu bizarres. Par exemple, vous avez un serpent parlant dès les premières pages... et même lorsqu’on s’aperçoit que ce « serpent » est en fait un ange déchu, cette réalisation ne rend pas la scène moins étrange. Puis ensuite, nous entendons parler de « Yahweh Dieu passant dans le jardin à la brise du jour » (Genèse 3, 8).

À cause de cela, beaucoup de lecteurs modernes veulent traiter ce livre comme s’il était entièrement qu'une œuvre de fiction. Mais avant de se précipiter vers cette conclusion hâtive, considérons un autre récit historique lui aussi apparemment fantastique : le rapport de Marco Polo, qui rapporte avoir vu des licornes à Ferlec (en Indonésie moderne):

Et même, tous ceux de l'île, ils se réclament pour siens ; quelques fois, seulement lui font présent de choses étranges : éléphants, unicornes ou autres, et spécialement une espèce d'autours noirs, par l'entremise de ceux qui passent par là. Ils ont maints éléphants sauvages, et assez d'unicornes, qui ne sont guère moins gros qu'un éléphant ; ils ont le poil du buffle, le pied comme celui de l'éléphant, une corne au milieu du front, très grosse et noire. Et vous dis qu'il ne fait aucun mal aux hommes et aux bêtes avec sa corne, mais seulement avec la langue et les genoux, car sur sa langue il a des épines très longues et très aigües? Quand il veut détruire un être, il le piétine et l'écrase par terre avec les genoux, puis lui inflige les maux qu'il fait avec sa langue. Il a la tête comme sanglier sauvage, et la porte toujours inclinée vers la terre ; il demeure volontiers dans la boue et la fange parmi les lacs et les forêts. C'est une très vilaine bête à voir, et dégoûtante. Il n'est point du tout comme nous, d'ici, disons et décrivons, quand nous prétendons qu'il se laisse attraper par le poitrail par une pucelle.

Il serait tentant de traiter ce récit comme étant entièrement un conte de fées, comme c’est souvent la manière dont les athées approchent l'Écriture. De voir en ce récit uniquement un conte de fées. Mais ce n'était pas un conte de fées. Il a vraiment vu les « licornes » qu'il décrit. Il lui manquait juste le langage pour les décrire.

L'animal rencontré par Marco Polo était probablement un rhinocéros, mais les Européens n'avaient jamais vu ou entendu parler d'un tel animal et ils n'avaient donc pas de mot pour cela. Alors, qu'est ce qu'il a fait? Il utilisa un mot existant, « licorne », et il expliqua comment les licornes de Ferlec ne ressemblaient pas aux licornes de l'imagination européenne. C'est une très bonne approche. L'approche alternative aurait été de créer un nouveau nom pour l'animal, comme « rhinocéros ». Mais il faut gardez à l'esprit que ce nom aurait été mystérieux, voire dénué de sens, pour ses lecteurs.



Les voyages de Marco Polo m'apparaissent comme un bon exemple de la situation biblique. Les Écritures nous décrivent des réalités – l’Éden, les anges, le ciel, le Dieu trinitaire – qui sont drastiquement plus mystérieuses et étrangères pour nous que la Chine et l'Indonésie l’étaient aux Européens du temps de Marco Polo. Ainsi, les réalités décrites dans l'Écriture sont, par définition, au-delà des limites du langage.

Le langage humain existe pour décrire les choses que nous avons vécues. Nous n'avons pas de mots pour les idées que nous n'avons pas conçues. Alors, quand il y a quelque chose d'aussi radicalement différent que Dieu ou le monde spirituel, il nous manque tout simplement le langage pour les décrire. Nous sommes donc forcés de faire l’une de ces deux choses. Soit nous utilisons un mot que nous avons, mais qui ne convient pas tout à fait; ou nous inventons un mot dont le sens est obscur. En d'autres termes, soit nous utilisons « licorne », soit nous inventons « rhinocéros ».

En théologie, cela est décrit comme un triple mouvement. Tout d'abord, il y a une « via positiva », dans laquelle vous décrivez Dieu: il est juste, bon, etc. Ensuite, il y a la « via négativa », dans laquelle vous enlevez toutes les manières dont vos descriptions sont en deçà de la réalité de Dieu. Par exemple, quand nous disons que Dieu est « bon », nous ne voulons pas dire qu'il se comporte bien ou qu'il suit une loi morale qui lui est imposée. Et quand nous disons qu'il est « juste », nous ne voulons pas dire qu'il paie ce qu'il doit, comme s'il était redevable à quelqu'un. De cette façon, nous agissons comme Marco Polo, qui a rapidement indiqué les différentes manières dont les « licornes » qu'il voyait étaient différentes du sens ordinaire des « licornes » pour les Européens. La dernière voie est le chemin de la supériorité : celle de reconnaître que la bonté et la justice de Dieu sont au-delà de la nôtre et qu’elles sont l'origine et la source de la nôtre.

Voilà comment cela fonctionne quand nous appliquons une parole humaine pour décrire Dieu. L'alternative serait de créer un vocabulaire spécial pour décrire les concepts théologiques ou les réalités spirituelles et ainsi nous obtenons des mots comme « chérubins » qui chatouillent l'imagination, mais défient la description facile. Mais ce sont toujours nos deux mêmes options: la licorne et le rhinocéros.

Les Écritures elles-mêmes démontrent ce point à leur manière. Bien que le langage anthropomorphique soit souvent utilisé (comme « la main de Dieu » et d’autres exemples), il était interdit aux juifs de représenter Dieu visuellement. Il est toujours ce qui est au-delà de la représentation, au-delà de la description et dont même le nom est mystérieux. Toute tentative de représenter Dieu - en fait, toute tentative même de l'imaginer - tombe toujours en deçà de sa réalité infinie.

Saint Paul souligne que « des choses que l'œil n'a point vues, que l'oreille n'a point entendues, et qui ne sont pas montées au cœur de l'homme, des choses que Dieu a préparées pour ceux qui l'aiment. » (1 Corinthiens 2, 9). Il nous dit: ces choses dont nous parlons? Ils sont au-delà de ce que ne vous avez jamais vu, entendu ou même imaginé. C'est loin de l'image du Ciel des anges-jouant-de-la-harpe-sur-les-nuages qui est associée au christianisme.

Tout cela signifie que si nous nous faisons une lecture trop littérale de certaines descriptions (ou si nous étiquetons le livre comme étant seulement une fiction en raison d'une lecture trop littérale de ces passages), les chances sont bonnes que nous ayons raté ce qui est important. Peut-être que c'est simplement qu'une chose au-delà de la description, une chose au-delà de notre capacité de comprendre ou de l’imaginer, qui nous est décrite en langage simplifié et que cela nous permet d'obtenir une part de vérité.

Un jour, si Dieu le veut, nous serons dans cet endroit où nous pouvons voir la plénitude de la Gloire et regarder en arrière avec un sourire en réalisant comment incomplètes et comiques étaient nos représentations théologiques… de la même façon dont nous pourrions rire aujourd'hui des Européens confondant rhinocéros et licornes.


Cet article est une traduction personnelle de l’article « The Strangeness of Biblical Imagery » de Joe Heschmeyer.

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