Q interrogé

Dans un article précédent, j'ai examiné le document hypothétique Q, dont la plupart des chercheurs bibliques contemporains pensent qu’il a été utilisé par Matthieu et par Luc quand ils ont composé leurs Évangiles.

La raison pour laquelle ils croient cela est qu'il y a 235 versets de Matthieu qui sont parallèles avec ceux de Luc, mais qui ne se trouvent pas dans Marc ou dans Jean.

Ils croient pour cela qu'il y avait un document dans l'Église primitive qui contenait (à peu près) ces 235 versets et que Matthieu et Luc ont tous deux copié de celui-ci.

Ce document est communément appelé Q.

Hypothétique ou perdu?

Auparavant, j'ai fait remarquer que le document Q n'est pas simplement perdu.

Il y a beaucoup de documents antiques dont nous connaissions l'existence, même s’ils sont aujourd'hui perdus. Nous pouvons être sûrs que ces œuvres existaient, parce que les anciens en parlent dans leurs écrits qui eux ont survécu.

Mais Q n'est pas dans cette catégorie. Nous n'avons pas de références antiques à ce document. Ce n'est pas seulement un document perdu; c'est un document perdu hypothétique. Cela signifie que nous devons être plus prudents quant à son existence, qu’au sujet des documents perdus desquels nous connaissons l'existence.

Voici une autre raison pour laquelle nous devrions être prudents…

Un document unique? 

S’il existait, Q semble avoir été un document unique. Nous ne connaissons pas d'autres documents du même genre. En d'autres termes, Q ne correspond pas à un genre littéraire connu.

Vous entendrez souvent le contraire. Plus précisément, vous entendrez que Q appartient au même genre que l'Évangile non canonique de Thomas, qui a été redécouvert en 1945 en Égypte et qui a été publié en 1956.

L'Évangile de Thomas est une collection de 114 proverbes qui sont attribués à « Jésus le vivant ». Quelques-uns d'entre eux impliquent un bref dialogue avec un autre personnage, mais il n'y a pas d'histoire (c’est-à-dire pas de trame narrative) dans l'Évangile de Thomas.

Beaucoup ont affirmé que Q appartient au même genre que celui de Thomas, parce que beaucoup des versets en parallèle entre Matthieu et Luc sont paroles de Jésus.

La difficulté est que, contrairement à l'Évangile de Thomas, le document hypothétique Q n'est pas simplement un Évangile de recueil de paroles (logia).

De la narration dans un évangile de paroles?

S’il existait, Q inclurait un grand nombre d'éléments narratifs. Ceux-ci sont documentés par Mark Goodacre dans son livre « The Case Against Q » (pp. 170-185).

Dans ce livre, il montre que le document hypothétique Q aurait été plus qu’un recueil de paroles et qu’il aurait eu une structure narrative, se déroulant comme suit:
  1. Q introduit Jean-Baptiste, apparemment avant qu’il introduise Jésus (Q 3, 2), qui est situé dans la région du Jourdain (Q 3, 3; noter: dans la recherche contemporaine, les citations attribuées à Q sont basées sur les versets de Luc, donc Q 3, 2 se trouve dans Luc 3, 2).
  2. Là, les gens viennent à lui pour recevoir son baptême (Q 3, 7) et Jean les avertit de produire des fruits dignes de la repentance (Q 3, 8). 
  3. Puis Jean contraste lui-même son baptême avec celui qui vient après lui, qui aura un plus grand baptême (Q 3, 16-17). 
  4. Jésus est alors introduit, il y a une référence à l'Esprit qui descend sur lui et il est présenté comme étant le Fils de Dieu (Q 3, 21-22). 
  5. L'Esprit prend alors Jésus au désert (Q 4, 1), où il est testé par le diable quant à savoir s’il est le Fils de Dieu (deux fois: « si tu es le Fils de Dieu… » (Q 4, 3. 9). 
  6. Jésus va alors à « Nazara » (Q 4, 16). 
  7. Jésus donne alors un discours important (Q 6, 20-49). 
  8. Q note ensuite qu’après que Jésus eut « achevé ces paroles », il entra dans Capharnaüm (Q 7, 1). Il s'agit d'un indicateur très clair de la structure narrative, en particulier pour un présumé évangile de paroles. 
  9. Nous avons alors la guérison du serviteur du centurion (Q 7, 3. 6-10). 
  10. Puis Jean-Baptiste entend ce qui se passe avec Jésus et, apparemment incapable de venir lui-même, envoie des messagers pour demander à Jésus s’il est celui qui doit venir. Jésus lui répond en soulignant les nombreux miracles qu'il a faits, sa prédication de la Bonne Nouvelle et il prie Jean de ne pas perdre foi (Q 7, 18-23). 
  11. Après que les disciples de Jean aient quitté, Jésus parle à la foule. Il leur rappelle quand ils étaient sortis pour voir Jean (référencé plus tôt dans Q) et il rend hommage à Jean (Q 7, 24-28). 
  12. Ensuite, Jésus prononce le malheur sur Chorazin, Bethsaïde et Capharnaüm, pour ne pas avoir répondu aux merveilles qu'il a faites chez eux (Q 10, 13-15). 
Goodacre va encore plus en détail que ce que nous pouvons faire ici, mais le point est démontré: il s'agit d'un récit; c'est une histoire. Ce n'est pas seulement une collection de paroles de Jésus.

Il y a une progression géographique (Jordanie, le désert, Nazara, Capharnaüm); il comporte des éléments pointant vers l’avenir puis vers le passé (par exemple, la première indication que Jésus est le seul à venir, suivi par la remise en cause, plus tard, à savoir si c'était vraiment le cas); il y a des transitions narratives entre une unité et la suivante; et il contient au moins un récit de miracle, tout en mentionnant le fait que plusieurs autres ont été réalisés.

C'est seulement après cette séquence narrative que Q aurait été en grande partie composé de paroles, ce qui le place dans ce qui semble être une catégorie unique: un travail qui commence comme un récit et qui devient alors une collection de paroles.

Comment cela se compare-t-il à d'autres recueils de paroles antiques ?

Recueils de paroles réels

Il y avait des recueils de paroles dans l’antiquité et pas seulement celui de Thomas. Le livre des Proverbes et de Siracide me viennent à l'esprit.

Il est commun pour ces ouvrages d'avoir une brève déclaration, au début, au sujet de la provenance de leurs paroles, mais il n’y a pas de récit au sujet de cette personne dans aucun de ces cas.

Le livre des Proverbes ne commence pas par une biographie de Salomon, mais avec la simple déclaration : « Proverbes de Salomon, fils de David, roi d'Israël » (Pr 1, 1).

Siracide ne commence pas par une biographie de Ben Sira le sage, mais il est précédé d'une introduction brève et non narrative de son petit-fils, qui a traduit le livre de l'hébreu au grec.

Thomas commence avec l'affirmation: « Voici les paroles cachées que Jésus le vivant a dites et qu’a écrites le Jumeau, Jude Thomas ».

Dans aucun de ces cas, nous n’avons quelque chose comme le récit long et complexe qui peut être reconstruit à partir des matériaux de Q.

Les recueils antiques de paroles judéo-chrétiens semblent n’avoir contenu que de paroles, sans que cela ne soit précédé d'un récit détaillé sur la personne qui les a prononcées.

Une autre mise en garde au sujet Q

S'il y avait un document Q, il ne semble pas avoir appartenu à un genre littéraire juif ou chrétien connu à l'époque.

Cela signifie que nous avons raison supplémentaire d'être prudent sur la question de son existence. Non seulement s'agit-il d'un document qui est perdu et hypothétique, il est également d’un genre littéraire qui nous serait autrement inconnu.

Ce serait une chose de proposer un document perdu qui correspond à un genre qui est connue, auquel Q fait fréquemment appel à l'Évangile de Thomas comme parallèle, même si la comparaison ne tient pas. C'en est une autre de proposer un document perdu qui ne possède aucun parallèle dans la littérature antique.

Nous avons donc une autre raison d'être prudents quant à l'existence de Q et une autre raison de chercher d'autres explications aux 235 versets que Matthieu et Luc ont en commun, comme l'idée qu'un évangéliste ait puisé dans le matériel de l'autre.  

Cet article est une traduction personnelle de l’article «Questioning Q» de Jimmy Akin. Vous pouvez consulter l’article original en anglais ici.

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