Noël : l’histoire d’une mangeoire !

Voici un très beau texte, écrit par le Père Mario St-Pierre, qui nous aide à entrer dans la période de l'Avent :

L’Évangile de Noël a de quoi surprendre (Luc 2, 1-20). La naissance du Fils de Dieu a lieu dans une grotte. Le jeune couple avait pourtant cherché refuge dans une auberge de Bethléem (Lc 2, 7 : « il n’y avait pas de place dans la salle commune »). Finalement, Marie et Joseph ne trouvent qu’une “mangeoire” où faire reposer le nouveau-né (Lc 2, 7 : « Elle enfanta son fils premier-né, l'enveloppa de langes et le coucha dans une crèche [mangeoire : phátne] »). Tout à coup, l’intimité familiale est rompue. Ce qui se vivait là secrètement et simplement devait-il être livré au grand public ? 

On imagine la gêne du saint couple. L’ange annonce avec grand éclat aux pauvres bergers de la région la naissance spectaculaire de ce Messie-Sauveur à Bethléem : « Soyez sans crainte, car voici que je vous annonce une grande joie, qui sera celle de tout le peuple :  aujourd'hui vous est né un Sauveur, qui est le Christ Seigneur, dans la ville de David » (Lc 2, 10-11). L’ange offre une preuve d’authenticité de ce qu’il annonce : « Et ceci vous servira de signe : vous trouverez un nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une crèche [mangeoire : phátne] » (Lc 2, 12) L’Enfant-Roi de Bethléem enveloppé de langes et couché dans une pauvre “mangeoire” ! Les bergers constatent avec étonnement la véracité des propos angéliques : « Ils vinrent donc en hâte et trouvèrent Marie, Joseph et le nouveau-né couché dans la crèche [mangeoire : phátne] » (Lc 2, 16). N’y a-t-il pas là quelque chose de déroutant ?  D’où vient l’intérêt de mettre l’accent sur autant de dépouillement, en particulier sur ce détail de la « mangeoire » que Luc reprend trois fois (Lc 2, 7. 12. 16) ? Pourquoi placer le héros du drame dans une vulgaire auge à bestiaux et demander aux anges de proclamer cette nouvelle paradoxale avec l’honneur requis d’un royal événement ? Tous ceux qui entendirent parler de ce fait étaient étonnés (Lc 2, 18) ; Marie elle-même retenait avec soin tous ces événements et les méditait dans son coeur (Lc 2, 19) ; les bergers ne cessaient de rendre gloire et de louer Dieu (Lc 2, 20). Ce contraste si frappant nous échappe. Deux mille ans d’histoire, de contes douillets à l’eau de rose, de petits Jésus emmitouflés dans la ouatte de nos crèches bricolées sous des sapins clignotants et rayonnants nous détournent de l’originalité d’un écrit rude et primitif.

Pourquoi donc cette “mangeoire” a-t-elle une place si importante ?  Pour répondre, nous devons retourner à l’histoire biblique de l’Ancien Testament. Le prophète Isaïe a déjà utilisé l’image de la “mangeoire” pour parler des relations entre le peuple d’Israël et son Dieu. Au début de son livre, nous constatons l’ironie d’un Dieu qui rappelle, par l’intermédiaire de son prophète, la nécessité de demeurer fidèle à l’Alliance. Lisons ce texte : « Cieux, écoutez, terre prête l’oreille, car le Seigneur parle. J’ai élevé des enfants, je les ai fait grandir, mais ils se sont révoltés contre moi. Le boeuf connaît son propriétaire, et l’âne la mangeoire de son maître, Israël ne me connaît pas, mon peuple ne comprend pas » (Is 1, 2-3). Voici en quelques mots le sens de ces paroles un peu difficile à comprendre au premier abord. Le boeuf est capable de reconnaître son propriétaire et l’âne peut retourner à sa “mangeoire” sans aucun problème lorsqu’il a faim. Mais le peuple de Dieu est incapable de reconnaître son Dieu et de retourner à la “mangeoire” de l’Alliance pour vivre dans la fidélité à son amour. Voilà avec quelle ironie Dieu agit envers son peuple. Le boeuf et l’âne seraient-ils donc meilleurs que les hommes lorsqu’il s’agit de fidélité ? 

Ainsi nous comprenons mieux pourquoi Dieu fait placer son Fils nouveau-né dans une mangeoire. Il veut rappeler à son peuple la fidélité minimale qu’il exige en lui demandant de revenir à la mangeoire divine, celle qui peut vraiment combler le coeur de l’homme affamé de paix et d’amour authentiques. Voilà pourquoi les anges ont dû bien rigoler à annoncer cette nouvelle surprenante. Les paroles du prophète Isaïe se sont accomplies réellement. Les bergers dans leur grande simplicité n’ont pas hésité à courir avec une joie débordante pour vérifier la teneur des propos angéliques. Autour de cette fameuse “mangeoire”, tous devaient avoir le fou rire devant le nouveau-né placé sur le trône improvisé d’une pauvre mangeoire. Voilà comment a débuté cette visite de Dieu dans la pauvreté de notre humanité. Voilà pourquoi en souvenir du texte du prophète Isaïe nous retrouvons dans nos crèches d’église l’âne et le boeuf traditionnels, mystérieusement présents et esquissant discrètement un petit sourire mesquin pour cette belle rigolade qu’ils ont vécue au cours de cette nuit scintillante. Ils sont les témoins d’un événement surprenant qui nous apprend que même au coeur de la misère humaine Dieu, puisqu’Il l’a vécue, nous fait le clin d’oeil de sa joie et de son humour salutaire. Dieu est toujours fidèle. Quant à nous, allons-nous retourner à la fidélité de l’Alliance en nous prosternant devant l’Enfant-Dieu de Bethléem avec un coeur nouveau, avec un coeur d’enfant, dans un esprit de confiance et d’abandon ?


Mario Saint-Pierre, prêtre.

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